MAROC
27/03/2019 09h:40 CET

Le documentaire "Still Recording" tourné en Syrie prouve l'importance de l'art en temps de guerre

Tourné pendant 4 ans, le documentaire fait ressortir l'art comme une arme de résistance parmi les ruines.

Le HuffPost
COPYRIGHT FILM DE FORCE MAJEURE

CINÉMA - Présentant quatre ans de vie quotidienne dans une ville assiégée de Syrie, il ne sortira pas dans toutes les salles de France, et ne fera probablement pas de record d’entrées au box-office. Pourtant le documentaire “Still Recording”, au cinéma le 27 mars, mérite d’être vu du grand public.

De 2011 à 2015, alors qu’ils n’ont qu’une vingtaine d’années, Saeed Al Batal et Giath Ayoub ont filmé leur quotidien à Douma, ville de la banlieue nord-est de Damas libérée en 2011 par les révolutionnaires syriens. Son siège durera jusqu’en avril 2018, date à laquelle la police militaire russe entre dans la ville, qui vient de subir une attaque chimique au chlore.

Entre les bombes du régime, la découverte des corps des victimes et les combats de guérilla urbaine ressort paradoxalement une chose: la vie qui s’exprime par l’art.

De l’art dans les ruines

Pour Saeed Al Batal, l’un des réalisateurs et protagonistes du documentaire interrogé par Le HuffPost, “le message du film n’est pas que la vie doit continuer, c’est qu’elle continue”. Et quelle meilleure preuve que l’art pour le démontrer? “On a besoin de l’art pour exprimer ce sentiment, quand il n’a pas d’autre façon de s’exprimer. Particulièrement en temps de guerre”.

Alors quand ils ne filment pas les combats, les cameramen accompagnent leur ami Milad Amin. Plutôt qu’une caméra ou un AK-47, lui a choisi de parcourir les rues avec des bombes de peinture dans ses poches. Sur les murs en ruines, il peint ses messages à destination des habitants et du plus grand nombre.

Le projet Al-Sahra de Milad Amin veut colorer les rues de Douma, dans un paysage devenu gris. “Il fallait apporter de l’émotion aux gens, autre chose que les bombes et les armes”, poursuit Saeed Al Batal. Et si les graffitis n’ont pas résisté depuis l’annexion de la ville par le régime, qui s’est empressé d’effacer les tags révolutionnaires, les images tournées par l’équipe de “Still Recording” resteront.

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Une des œuvres de Milad Amin, dans une rue de Douma.

“En zone de guerre, la caméra est ton bouclier”

À plusieurs reprises dans le film, la question de la stabilité de l’image revient. Pas seulement pour des raisons esthétiques, mais aussi comme une assurance, un point fixe au milieu du chaos. “Dans ce genre de situation, normalement tu paniques, tu te dis ‘Qu’est-ce que je fais? Qu’est-ce que je peux faire?’ mais filmer te donne un but”, estime Saeed Al Batal. “Quand tu tournes en zone de guerre, la caméra est ton bouclier. Elle ne te protège pas des balles, des bombes ou de la famine, mais elle te protège de ce qui est le véritable danger de la guerre: la folie”.

Quand on l’interroge sur le but final du film, Saeed Al Batal ne réfléchit pas longtemps: “C’est un témoignage. C’est peut-être un peu naïf de dire ça, mais quand on a fait ce film, dans cette situation merdique dans laquelle on était, on s’est dit que ce serait pour les générations futures, qui le recevront en héritage”.

Aujourd’hui, ce témoignage empêche Saeed de retourner en Syrie, et même au Liban, où il était réfugié pendant la production du film, de 2015 à 2018. En août 2018, il quitte Beyrouth pour Venise et sa semaine internationale de la critique, pour y présenter “Still Recording” aux côtés de Giath Ayoub. Il ne pourra pas revenir au Liban, qui refuse son entrée sur le territoire. Il vit aujourd’hui à Berlin, où il travaille sur d’autres projets.

Quand à savoir s’il reviendra un jour en Syrie, Saeed reste pragmatique. “Quand on a vécu ce que nous avons vécu à Douma, on ne fait plus de plan sur l’avenir. On ne peut que se fixer un objectif et tenter d’y arriver sans tracer le chemin à l’avance”.

Cet article a initialement été publié sur le HuffPost France.