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28/02/2019 16h:37 CET | Actualisé 28/02/2019 16h:45 CET

Le dernier rempart

Anadolu Agency via Getty Images

L’Algérie a résonné ces derniers jours au rythme des marches citoyennes pacifiques. Celles du 22 février dernier, celle du 24 février, celles des étudiants le 26 février, celles des lycéens le 27 février. Composées majoritairement de jeunes, elles ont vibré aux sons, insolents, ravageurs, des chants de supporters et de la mélodie rageuse des stades de football.

Depuis les bien-pensants et les moralisateurs s’offusquent, ici et là, du fait que la jeunesse algérienne, garçons et filles, reprenne en choeur et avec ferveur les chants des supporters. Pour certains la perplexité l’emporte. Pour d’autres, l’indignation est palpable.

Il aurait fallu, peut-être, que cette jeunesse reprenne en choeur des chants que d’autres générations d’algériennes et d’algériens ont entonné avec ferveur avant elle. Ces chants auraient certainement été en accord avec les messages envoyés lors de ces manifestations citoyennes, leur portée symbolique étant tout aussi percutante.

Au lieu du mythique ” La casa Del Mouradia” des supporters de l’USMA, le 22, ça aurait pu être ”من أجلك عشنا يا وطني” ou encore ”من جبالنا”. Pour les étudiants et les lycéens, cela aurait pu être ”نحن طلاب الجزائر” . Ces chants auraient certainement eu du sens. Pour les générations précédentes. Pas forcément pour celle-ci.

Pragmatique, désabusée, désenchantée, mais pleine d’espérance, c’est par ses propres mots que cette génération s’exprime. Agé d’une vingtaine d’années, un peu plus ou un peu moins, la génération Bouteflika se revendique par sa propre histoire, par ses malheurs, par ses espoirs.

Pourquoi en serait-il autrement? Pourquoi une génération de jeunes algériennes et algériens, se reconnait-elle dans les chants de supporters et non dans le répertoire révolutionnaire ou militant national? La réponse à ces questions est un cinglant désaveu à la légitimité historique, à la politique de mise en valeur de l’histoire nationale et surtout à la confiscation des symboles et de l’héritage national par le pouvoir, les partis politiques et les organisations de masse affiliés au pouvoir.

Comment cette jeunesse pourrait-elle se reconnaitre dans des chants anciens, magnifiques, mais qui ont été galvaudés et dénaturés de leur sens véritable par ceux-là même qui s’en revendiquent l’héritage à l’exclusion de tout autre? Notre mémoire collective est utilisée génération après génération dans le seul et unique objectif d’assoir la suprématie de la légitimité historique et de ceux qui gravitent autour, chantres d’un nationalisme vide de sens quand l’Algérie est livrée à la prédation et au clientélisme. Aujourd’hui, malgré l’obédience révolutionnaire, les sigles sont les coquilles vides de l’histoire nationale. A l’ère du populisme et du FLN version parti et nouveaux caciques, la légitimité historique n’a aucune valeur transcendantale et l’obédience révolutionnaire ne paye plus.

Pour autant, cette jeunesse ne manque ni de patriotisme, ni de repères. Le patriotisme ne se mesure pas à la capacité à entonner des chants révolutionnaires ou nationaux. Il se mesure au degré de conscience politique dont la jeunesse vient d’en faire la cinglante démonstration. Il se mesure à la capacité des jeunes à répondre présents à un moment historique pour l’Algérie. Il se mesure à la clarté des messages envoyés: « Algérie libre et démocratique », “Djazair Horra, démocratia”, “L’Algérie est une république et non une monarchie”, “Non au 5e Mandat”, “Echaab yourid tagheyir enidham”, “Le peuple veut changer le régime”. Le patriotisme s’entend dans les couplets de Kassaman scandés dans les rues de l’Algérie. Il se résume à la beauté de ces filles et de ces garçons drapés de l’emblème national.

Quand les champs d’expression sont fermés, quand les slogans et les symboles deviennent vides de sens, les générations évoluent et se cherchent de nouveaux repères. A l’ère de la compromission et de l’indignité, la jeunesse a ses propres repères. Elle se reconnait dans ce qui a libéré sa parole, porté ses revendications et construit sa conscience citoyenne. Semaine après semaine, match après match, dans chaque club et quelque soit le club, les supporters ont scandé dans un rythme sans langue de bois, le mal-être de la jeunesse, sa désespérance et son rejet du régime politique. La jeunesse a dénoncé la hogra et la corruption, le vol et l’oppression. Les jeunes ont déversé leur dégout et leur morale. Ils ont scandé leur amour de l’Algérie et le désespoir les poussant à la harga. Sans possibilité de récupération ou d’instrumentalisation. Quel espace a-t-on laissé à la jeunesse en dehors des stades? Aucun. Quelle appropriation leur a-t-on accordé de notre mémoire collective? Aucune. L’histoire et la mémoire nationales sont prises en otage au nom d’un passé révolutionnaire depuis longtemps perverti pour des interêts autres que nationaux. A quoi se résume l’héritage historique du FLN, de l’UGEMA, de l’ALN, de Novembre et de la Soummam? A des journées nationales, des cérémonies officielles, des sigles et un décalage générationnel meurtrier pour l’Algérie. Nos martyrs méritaient mieux. Notre histoire méritait mieux. Notre présent méritait mieux. Notre avenir méritait mieux.

Les stades ont été les catalyseurs de la jeunesse et son moyen d’expression. Bravant les interdits, les non-dits, parfois la bienséance, les jeunes ont tout dit dans les stades. Ce que beaucoup d’Algériens pensaient tout bas, les jeunes supporters l’ont dit tout haut. Debouts. Fiers et rebels. Un son différent, vivifiant, libérateur. Un son qui parle au coeur et à l’esprit de la jeunesse dont il se nourrit. Il en fait partie. En se déversant dans les rues, il est devenu un message d’espoir et une promesse d’avenir. En libérant la rue, en rendant leur dignité et leur citoyenneté aux algériens, la jeunesse a choisi ce qui la représentait le mieux. Ou au mieux. Le chant des supporters est devenu l’hymne d’une jeunesse en quête de liberté. Et elle a autant de légitimité à choisir ses mots pour exprimer ses maux et ceux de l’Algérie que ceux qui l’ont précédé, sans jugement, sans condescendance. Mais ces jeunes sont aujourd’hui le dernier rempart d’un pays martyrisé. Ils se sont élevé à un niveau auquel nul ne s’attendait et ne les attendait.

Aucun d’entre nous ne peut prétendre connaître l’avenir de l’Algérie, ou la manière avec laquelle il se construira. On n’en est pas encore là. La jeunesse a démontré, néanmoins, que c’est avec elle, et non sans elle, que l’avenir se fera. Elle est le véritable dernier rempart. Celui de notre conscience nationale. Celui de notre citoyenneté.