TUNISIE
18/03/2019 20h:08 CET

Le délabrement des hôpitaux tunisiens sous la loupe de l'UGTT (VIDÉO)

Manque d’hygiène, structures dégradées, matériel et produits manquants, chiens errants, toits qui fuient en temps de pluie, et tensions quotidiennes entre personnel et patients ...

L’heure est grave pour les hôpitaux publics tunisiens. Les services ne cessent de se dégrader dans une indifférence politique inquiétante, et les conditions de travail sont si difficiles qu’elles menacent la santé des patients.

L’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT) a décidé d’attirer l’attention sur la gravité de la situation, et lance la campagne #Sauvons_l’hôpital_public, pour dénoncer le délabrement des hôpitaux publics.

Dans un reportage poignant, le syndicat dresse un constat des conditions de travail du personnel médical et paramédical, mais aussi celles du séjour des patients.

Manque d’hygiène, structures dégradées, matériel et produits manquants, chiens errants, toits qui fuient en temps de pluie, et tensions quotidiennes entre personnel et patients, représentent le quotidien de nombreux hôpitaux en Tunisie.

Le reportage de l’UGTT a été tourné durant des semaines dans plusieurs services hospitaliers de la capitale, et les témoignages recueillis ne manquent pas d’éloquence. Ces derniers dénoncent une situation désastreuse qui n’a cessé de se dégrader depuis 2011.

La charge de travail imposée au personnel est grande, et les causes sont diverses, allant d’un simple problème d’imprimante, à l’absence de scanner dans un service.

Les infirmiers travaillant dans les guichets d’accueil, qui enregistrent quotidiennement des centaines de rendez-vous, se retrouvent rapidement débordés, avec un afflux important de patients venus de toutes parts, à cause de l’absence de certains services dans leurs régions.

“Certains patients sont obligés de jeûner pendant des heures, jusqu’à se retrouver en hypoglycémie, ce qui attise les tensions qui finissent parfois en agressions (...) Cette blessure en est l’exemple. quelqu’un a cassé la paroi vitrée pour m’attaquer” déclare Nawfel Mesmaani, infirmier travaillant dans un guichet d’accueil.

Le manque de moyen et la charge de travail accrue créent des tensions, menant parfois à des scènes de violences entre personnel et patients (ou parents de patients), lassés d’attendre des heures dans le désordre le plus total.

S’ajoute au nombre important de patients un manque de médecins. Certains services se voient obligés de traiter 250 patients en une seule journée, avec seulement 4 médecins. Cela affecterait la qualité des consultations, estime une infirmière.

À l’hôpital universitaire Mongi Slim de La Marsa, on réclame au ministère de la Santé de leur fournir les dispositifs médicaux nécessaires, et de réparer le scanner qui est en panne depuis février 2018.

″À cause de cette panne, le cadre médical était contraint d’adresser les malades à d’autres hôpitaux afin d’effectuer les consultations nécessaires, alors que certains d’entre eux sont incapables de se déplacer en raison de leur état de santé” déplore le secrétaire général du syndicat de base de l’hôpital, Kais Zagar.

Les syndicalistes dénoncent également une dégradation de la qualité des services, et une pénurie des médecins spécialistes.

Cet état désolant des services de la Santé en Tunisie ne résulte pas seulement d’un laxisme flagrant de l’autorité de tutelle, mais aussi de la corruption qui ronge le secteur.

Selon le secrétaire général de la fédération générale de la Santé, Othman Jallouli, le dernier marché relatif à l’acquisition des scanners a été “douteux” et ne respectait pas les normes de transparence.

Fathi Younsi, professeur hospitalo-universitaire et Néphrologue à Charles Nicolle, dénonce pour sa part un favoritisme administratif qui porte préjudice à la qualité du service fourni par le département de dialyse dans lequel il travaille. 

“Le problème c’est qu’il y a des professeurs qui ne cessent de repousser leur départ en retraite pour continuer à profiter de l’activité privée complémentaire (APC), parfois en ayant recours à l’appui de certains politiques (...) Nous avons ici deux responsables de l’unité de dialyse. L’un d’eux est président d’un conseil municipal dans une banlieue de Tunis, et l’autre est membre du conseil de la Choura d’Ennahdha. Je ne vois pas comment ils peuvent s’occuper convenablement d’un service aussi délicat que celui de la dialyse” déplore-t-il.

Professeur Younsi appelle à ce que les textes du décret régissant l’APC soient respectés, et que l’informatisation des dossiers médicaux y soit appliquée. “Aucune règle n’est respectée dans le secteur de l’APC. Est-ce parce que c’est un empire auquel on ne doit pas toucher?” s’interroge-t-il.

Ce système permet aux professeurs agrégés travaillant dans les hôpitaux publics, ayant plus de 5 ans d’ancienneté à leur actif, d’exercer 2 après-midi par semaine une activité privée, dont les consultations doivent obligatoirement se faire dans les hôpitaux publics.

Selon lui, certains professeurs se livrent à cette activité à longueur de journée, ce qui constitue une violation de la loi.

Le niveau de l’hygiène dans le service de dialyse de l’hôpital Charles Nicolle a déjà été pointé du doigt dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, où on voit des poubelles et du papier hygiénique usé jonchant le sol, comme le montre cette vidéo.

Les patients du même service déplorent pour leur part les conditions de leur séjour. Ils dénoncent essentiellement l’absence d’hygiène et la pénurie de médicaments.

“Les machines de dialyse tombent souvent en panne (...) Nous désinfectons nous-mêmes les équipements (...) Le toit fuit lorsqu’il pleut. Je ne suis pas satisfaite des conditions, mais je n’ai pas le choix” indique une patiente du service de néphrologie de l’hôpital Charles Nicolle, qui attend une greffe de rein depuis 1991.

Les services de réanimation souffrent quant à eux d’un problème de matériel ancien, comme les machines d’assistance respiratoire nécessaires aux personnes sous anesthésie.

“Nous demandons chaque année au ministère de la Santé de nous fournir de nouvelles machines, sans succès” déclare Rim Guebsi, Anesthésiste.

Pour elle, ce service qui reçoit des patients dont l’immunité est faible, pourrait leur transmettre des bactéries et être à l’origine d’infections graves.

Ses collègues dénoncent pour leur part des tenues de bloc opératoire qui ne répondent pas aux normes internationales.

“La médecine tunisienne qui est reconnue dans le monde perdra sa position si les choses continuent de cette façon, et nos compétences continueront à quitter le pays, à la recherche de dignité et de respect (...) Vous pensez que nos médecins rentreront un jour en Tunisie si la situation continue de se dégrader? Je peux vous affirmer que jamais ils ne rentreront” ajoute Professeur Younsi.

Les conditions sont aussi difficiles pour les patients que pour le personnel. Les problèmes sont quotidiens et le constat s’annonce de plus en plus inquiétant.

Ce reportage de l’UGTT a été réalisé avant le drame de la Rabta, où 15 nouveau-nés sont décédés des suites d’une infection nosocomiale attrapée dans le service de maternité de l’hôpital.

Ce drame a remis en question la gravité de la situation dans certains hôpitaux. Le gouvernement a pour sa part décidé de limoger un certains nombre de responsables du ministère de la Santé, après la démission du ministre, Abderraouf Cherif.

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