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10/01/2019 12h:38 CET | Actualisé 10/01/2019 12h:38 CET

Le défi migratoire au Maroc, terre d'accueil, de transit et de départ

"Au Maroc, la volonté d’émigrer est une réponse aux différentes frustrations dont souffre notre jeunesse."

MARCOS MORENO via Getty Images

IMMIGRATION - L’axe Maroc-Espagne est redevenu la route migratoire vers l’Europe la plus importante, devant la route orientale empruntée par les Syriens fuyant leur guerre civile. Selon Frontex, 53.000 migrants illégaux ont traversé le détroit en 2018, près de 12.000 d’entre eux sont des citoyens marocains, tandis que les 41.000 restants proviennent du reste de l’Afrique du Nord et d’Afrique subsharienne.

Il ne faut pas se leurrer, c’est une double tragédie qui se joue sur la rive sud de la Méditerranée: ces tentatives d’immigration illégale finissent rarement bien et commencent toujours mal. Le Maroc fait face ici à un défi. D’une part, chaque Marocain qui tente l’aventure du “hrig” est une perte pour le pays; d’autre part, les mouvements migratoires en provenance d’Afrique subsaharienne ne feront que s’accentuer et il faut que le Royaume soit capable de les anticiper pour ne pas en subir passivement les conséquences.

L’immigration illégale est d’abord un problème maroco-marocain. Au Maroc, la volonté d’émigrer est une réponse aux différentes frustrations dont souffre notre jeunesse. Le chômage des jeunes, l’injustice sociale et fiscale, la pression familiale et autres poussent chaque année des milliers de jeunes à tenter la traversée illégalement, avec plus ou moins de succès.

Le “hrig” (brûler) n’est pas simplement une tentative désespérée de quitter le sol national. Comme le mot l’indique en dialecte, c’est l’expression d’une brûlure, d’une douleur, d’une souffrance de quitter sa famille, ses proches, un pays que l’on aime sans avoir rien en retour. Cependant, l’illusion est de croire que le sol européen est plus fertile que chez soi. L’aventure à l’étranger n’est jamais facile justement car on reste l’Étranger. Que ce soit en France, en Italie ou en Espagne le déclassement, la marginalisation et la précarité sont le lot quotidien de ces Marocains.

Les pouvoirs publics se doivent de combattre ce fléau, identifié depuis plus d’un demi-siècle désormais. Sur la route de son émergence économique, le Maroc a besoin de chacun de ses enfants. Il est nécessaire que notre pays, dont le potentiel est énorme, ne soit plus simplement une opportunité aux yeux des investisseurs étrangers, mais qu’il le devienne également aux yeux des Marocains. Rétablir une éducation nationale digne de ce nom, avoir des hôpitaux où chacun peut être soigné, créer de l’emploi, améliorer la qualité des services publics, sont tous des défis que le Maroc peut et doit relever pour garder nos jeunes.

De par sa position géographique stratégique, le Maroc est également considéré comme une terre de transit pour les migrants d’origine subsaharienne. Néanmoins, le coût de la traversée, la difficulté de celle-ci, couplés au durcissement de la frontière maroco-espagnole, font que le transit de quelques semaines se transforment en séjour dans des conditions difficiles.

Ainsi, deux épisodes marquants et, d’apparence, contradictoires se sont succédé. En 2013, une initiative royale promut la régularisation de presque 20.000 personnes en situation illégale sur le territoire. Ces personnes se sont vu attribuer un permis de résidence et de travail. L’objectif était clair et assumé: le Maroc, contrairement à l’Algérie, opte pour la solution de l’intégration. D’où la surprise de la communauté internationale lorsque le Maroc décide en 2018 de déplacer “de force” les migrants installés dans les provinces du Nord. Humanité et cynisme diront certains.

En réalité, l’enjeu et d’éviter la création d’une “jungle de Calais” au nord du royaume. L’établissement d’une zone telle quelle, sur la face européenne du pays, créerait des tensions sécuritaires considérables dans une région qui n’en a pas besoin et menacerait la stabilité et le développement du nord du Maroc. Cependant, le Maroc ne peut pas se contenter de ces solutions ponctuelles. Nous devons être capables d’élaborer une stratégie de long terme qui anticipe l’accentuation des flux migratoires en provenance du sud du Sahel.

Il est hors de question que nous assumions les difficultés et erreurs de l’Europe comme le voudrait M. Castaner et les dirigeants européens qui souhaitent créer des “hotspots”. Derrière cette expression moderne, leur objectif n’est rien d’autre que de sous-traiter la gestion de la crise migratoire aux pays de transit, moyennant une petite indemnisation. Notre objectif doit être en premier lieu de renforcer notre frontière sud qui est aujourd’hui trop perméable. Cela passe bien sûr par le règlement de la question du Sahara mais également par un renforcement de la présence des forces de l’ordre dans ces régions. Par ailleurs, le Maroc se doit de prendre les devants et d’établir une politique de migration choisie, sur la base de critères de compétences académiques et professionnelles. L’Afrique regorge de ressources humaines et parmi les migrants qui viennent aujourd’hui illégalement se trouvent beaucoup d’hommes et de femmes talentueux, capables de s’intégrer à notre pays et de participer à son développement et à son rayonnement.

Amine Maalouf écrivait dès 1998 dans Les identités meurtrières: “N’est-ce pas le propre de notre époque d’avoir fait de tous les hommes des migrants et des minoritaires? Beaucoup ont quitté leur terre natale, et d’autres, sans l’avoir quittée, ne la reconnaissent plus”. Il n’avait pas tort. Le défi migratoire est sans aucun doute le défi de notre époque. Il faut accepter ce défi, l’anticiper et le relever de façon équilibrée entre pragmatisme et humanisme pour ne pas en subir les conséquences néfastes dans les années futures.