TUNISIE
31/01/2019 19h:58 CET | Actualisé 01/02/2019 12h:52 CET

Le culte de la performance sexuelle chez les jeunes hétéros tunisiens

Pour Ines Trabelsi, psychiatre, psychothérapeute et sexologue, ce sont les jeunes qui consultent le plus concernant la pression due à la performance, “surtout au début de leur vie sexuelle”.

macniak via Getty Images

Un homme doit être viril, aigri, se montrer insensible, performant au lit, fertile, capable de subvenir aux besoins de sa famille. Quand on parle de la performance sexuelle de l’homme tunisien, on dépasse souvent la sphère charnelle pour basculer dans les devoirs de la gent masculine dans une société qui lui concède des privilèges par rapport à la femme mais aussi énormément de responsabilités. 

La culture du porno contribue-t-elle à renforcer cette obsession de la performance? Pas évident de ne pas sentir une pression quand on est adepte des films pornographiques où la taille du pénis et la durée du coït laissent à désirer.

C’est ce que ressent Malek, 29 ans: “On est une génération qui appris la sexualité par le biais de la pornographie. Avec le temps, on érige le porno au rang d’un modèle à suivre”, dit-il. 

Cette éducation sexuelle faite par le porno engendre son lot de frustration: “On se demande si notre pénis est dans ‘la norme’, est-ce que sa taille est en mesure de satisfaire sa partenaire?”, raconte-t-il. 

Ayant constaté les ravages du porno sur ses amis, Elyes, 30 ans, a coupé court à une éventuelle addiction au porno et les comparaisons qui en découlent: “J’ai constaté que certains vivaient leur sexualité à travers le porno, ils en parlaient beaucoup, faisaient un parallèle entre leur sexualité et ce qu’ils voyaient, ça m’a effrayé. J’ai décidé de ne regarder des films porno que rarement, pour éviter de sentir une telle pression”. 

Certains hommes parlent volontiers de leur vie sexuelle mais toujours pour vanter leurs performances exceptionnelles, et jamais pour parler d’un éventuel dysfonctionnement. “Ils parlent souvent en des termes crus pour se flatter d’un pénis géant et d’un rapport sexuel infini et répétitif. Certains montrent des photos de leurs ébats avec fierté”, ironise Ahmed, 34 ans, en parlant de ses copains. 

Ahmed dit sentir une certaine pression liée à sa performance mais parce qu’il “aime les choses bien faites”, lance-t-il. 

“Elle (sa compagne) ne parle pas trop quand je lui demande si elle est satisfaite, alors, je me donne à fond au cas où”, admet-il. 

Les femmes exigent-elles de la performance? 

Pour Ines, 35 ans, tout dépend de la nature de la relation et du partenaire:  “Si j’aime vraiment mon partenaire, j’ai envie que ça dure assez longtemps. Si ce n’est pas le cas, c’est le contraire”, confie-t-elle.

Toutefois, la jeune femme a une conception personnelle de la performance: “Parmi les choses qui m’intéressent, il y a l’expression du visage. Je n’aime pas les hommes qui ne s’expriment pas, qui font un gémissement très masculin, genre exagéré, ou qui a l’air de remplir un cahier des charges, tellement il est concentré sur l’acte et sa performance”, raconte-t-elle.

Ines n’apprécie pas les hommes “dominants” qui se focalisent plus sur le rapport intime que sur l’humeur de sa partenaire et l’ambiance générale. 

Alors que certains hommes se préoccupent beaucoup trop de leurs performances pendant l’acte, certaines femmes préfèrent qu’ils se concentrent plus sur les préliminaires.

“Certains hommes sautent l’étape des préliminaires en passant très vite au coït, en croyant que la femme a plus besoin de sa performance pendant la pénétration”, déplore Amel, 27 ans. 

Pour certaines femmes, en effet, tout dépend de leur humeur, alors il n’y a pas de règle ou de méthode exacte pour les faire jouir: ”Tout en éprouvant un désir fort d’étreinte sexuelle, des fois j’ai envie que le rapport dure longtemps, parfois non. Les deux offrent leur plaisir”, lance Rabeb, 31 ans.

Difficile de déceler les envies du partenaire sans communication. “Après un certain moment de vie de couple, les appréhensions des premiers moments se dissipent et on a plus d’aisance à parler de nos envies sans gêne”, raconte-t-elle. Idem pour Malek: “Certes le début d’une relation est assez délicat, on a envie d’être à la hauteur. Après, on s’habitue l’un à l’autre, on n’est plus dans une quête permanente de la performance”. 

Le culte de la performance est un réel problème

Pour Ines Trabelsi, psychiatre, psychothérapeute et sexologue, ce sont les jeunes qui consultent le plus concernant la pression due à la performance, “surtout au début de leur vie sexuelle”, affirme-t-elle au HuffPost Tunisie

Pour la spécialiste, le culte de la performance englobe aussi bien la sphère sexuelle que professionnelle, relationnelle, etc. “C’est l’époque qui l’exige”, explique-t-elle. 

Cette exigence de la perfection n’est pas sans conséquences sur la sexualité: “Cela provoque essentiellement des troubles érectiles qui conduisent à un état de panique, à l’évitement, etc”, précise Ines Trabelsi avant d’ajouter: “Il y a des partenaires qui aggravent ces dysfonctionnements en manquant d’empathie envers leur partenaire, et en étant parfois agressives et blessantes. Certaines attribuent le dysfonctionnement à un rejet de leur personne, ou à un manque de désir de la part de partenaire”, a-t-elle constaté. 

Afin de balayer la tension au sein du couple, la sexologue recommande la communication et la dédramatisation du problème. “En l’absence d’une cause organique, le traitement se fait par l’apprentissage de la communication et l’apaisement du stress causé par l’appréhension de la performance”, souligne la spécialiste. 

Le culte de la performance sexuelle résulte aussi de l’influence du porno, explique la sexologue: “Le porno représente un outil d’éducation sexuelle chez beaucoup d’hommes tunisiens. Il est considéré comme un modèle à suivre. Or, la vie réelle est beaucoup plus variée et complexe”, conclut-elle. 

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