TUNISIE
11/05/2018 13h:00 CET | Actualisé 11/05/2018 14h:44 CET

Le Crowdsourcing en Tunisie pourrait-il devenir une référence en matière de données publiques? "Cahiers de la Liberté" y répond

La technique a fait ses preuves aux élections municipales 2018.

Symkin via Getty Images

Afin de collecter et comptabiliser rapidement les résultats des suffrages aux élections municipales, l’association Cahiers de la Liberté a entrepris, en collaboration avec Targa Consult et OpenGovTN, une initiative pour le moins inédite en Tunisie.

L’association, composée de jeunes membres, s’est fixée comme but de collecter et de comptabiliser en un temps relativement court les résultats des élections municipales tenues dimanche 6 mai, et de les présenter au public avant l’annonce officielle de l’Instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE).

La technique adoptée, à savoir le Crowdsourcing, a permis de fournir lesdits résultats alors que certains attendent l’annonce officielle de l’ISIE, et que la plupart se sont déjà contentés du sondage de sortie des urnes établi par Sigma Conseil, dont la présentation des résultats a été au cœur de vives critiques.

Qu’est ce que le Crowdsourcing ?

Le Crowdsourcing (ou production participative) repose sur la collecte d’informations par un grand nombre de participants ayant un minimum d’expertise et de fiabilité, et ce à travers une plateforme unifiée.

Le but étant d’arriver à centraliser et présenter un maximum de données dans des délais très brefs, des données qui prennent souvent du temps à être rassemblées lorsqu’une seule institution est officiellement chargée de cette mission, gouvernementale soit-elle ou privée.

Un réel travail d’équipe, une vraie mobilisation

Ainsi, en collaboration avec OpenGovTN et Targa Consult, “Cahiers de la Liberté”  a permis de suivre en temps réel l’évolution des résultats des élections municipales dans quasiment toutes les communes du territoire.

À travers un vrai travail d’équipe, “Cahiers de la Liberté” s’est investie corps et âme pour mobiliser le plus grand nombre possible de citoyens dans cette collecte massive de données.

Les volontaires ne manquaient pas et le tableau mis à disposition des contributeurs n’a cessé d’être alimenté, avec de temps en temps un appel à contribution lancé de la part des organisateurs sur Facebook et Twitter, afin de renseigner les municipalités manquantes.

 

L’union qui a fait la force de cette initiative, “Cahiers de la Liberté” en immortalise chaque instant dans cet article qui décrit l’aventure, montrant qu’à partir d’une idée, on peut rapidement bâtir tout un projet.

Le tableau de collecte de données était lié à une Carte interactive de la Tunisie, qui s’actualisait au fur et à mesure que de nouvelles informations sont renseignées.

La fiabilité est-elle au rendez-vous?

Mais ce travail de collecte basé sur des dizaines de contributeurs exige que l’on s’interroge sur sa fiabilité.

Il est vrai que le fait d’avoir partagé un tableau modifiable à un grand nombre de gens et que le processus s’est bien déroulé témoignent d’un sérieux et d’une volonté réelle et honnête d’apporter sa contribution, une contribution relevant plus d’un devoir citoyen que d’un simple apport.

Le Crowdsourcing est-il comparable au travail des institutions de sondage? Et serait-il aussi fiable et crédible?

À première vue, et en consultant la base de données ainsi que la carte interactive, on peut affirmer que la cadence d’alimentation a été bien plus rapide que le rythme des annonces de résultats préliminaires faites par l’ISIE.

L’évolution relativement rapide se confirme à travers la progression de l’état de la carte à différents instants de la collecte de données, présentée dans le graphique ci-dessous.

Targa Consult

L’équipe du projet compte également faire de sa plateforme de données publiques Data4Tunisia, “une référence incontournable pour les données concernant la Tunisie”.

Dans une interview accordée au HuffPost Tunisie, l’équipe de ce projet explique le déroulement technique de la collecte, la différence entre la démarche du crowdsourcing et le travail de sondage fait par Sigma Conseil, ainsi que leur recommandations à l’Instance Supérieure Indépendante pour les Elections, qui selon les réalisateurs du projet devrait élargir l’accès aux données brutes, et ne pas adopter l’opacité et le black-out pendant les heures qui ont suivi le vote. 

HuffPost Tunisie : Avez vous prévu un plan de secours si jamais une personne mal intentionnée venait à effacer des informations? ou alors vous avez compté sur le sérieux et l’engagement des contributeurs?

L’équipe du projet: L’organisation que nous avions mise en place a permis de donner un accès total aux coordinateurs à l’origine de l’initiative du crowdsoucing, au fur et à mesure que la base se remplissait, l’accès est devenu plus restreint aux autres contributeurs.

À chaque fois que toutes les données des municipalités d’un gouvernorat étaient renseignées, l’onglet correspondant au gouvernorat était verrouillé par un des coordonnateurs, évitant ainsi que l’effort ne soit réduit à néant.

L’outil utilisé comportait des sauvegardes automatiques, permettant de revenir en arrière au niveau de chaque contribution élémentaire.

Le risque d’un acte malintentionné existait évidemment mais il faut savoir faire confiance à la collectivité, y compris à sa capacité à corriger d’elle-même les erreurs conscientes ou involontaires, d’autant que le sérieux et l’implication des contributeurs ont été au rendez-vous: aucun vandalisme n’a été constaté et nous en sommes très satisfaits.

Combien de contributeurs y a-t-il eu en tout ?

Il est difficile d’estimer le nombre de contributeurs uniques sur les 48h de l’exercice.

Nous avons connu, à certains moments, plus d’une centaine de personnes connectées au tableau, dont de très nombreux contributeurs. À peine un appel à contribution publié, des anonymes remplissaient les cases du tableau, comme par magie.

Si vous devez comparer la fiabilité de cette technique participative qu’est le crowdsourcing avec une institution gouvernementale comme l’ISIE, ou un sondage tel que celui de Sigma Conseil, comment serait votre comparaison?

Nous tenons à rappeler que notre initiative citoyenne se fonde sur les suffrages exprimés dans le cadre des élections organisées par l’ISIE. Nous n’avons pas cherché à faire un sondage mais bien un recollement exhaustif des résultats.

La fiabilité de notre base est limitée par la fiabilité des données communiquées par les contributeurs mais elle est mesurable par le renseignement du champ “Source”, qui permet d’écarter une contribution sans référence.

La seule source fiable, c’est évidemment l’ISIE, puisqu’elle a accès à la donnée de référence. Le problème, c’est que cette source ne met pas les données à disposition sous un format ouvert et exploitable: un PDF ou une image, ce n’est pas un tableau directement réutilisable pour une visualisation ou une application; ce n’est pas un format standard comme le CSV ou le JSon, qui sont faits pour être retraités facilement.

Il est donc nécessaire de ressaisir les données et c’est d’ailleurs ce qui a été fait pour construire le tableau de départ, avec le recensement des listes candidates.

Ce problème, il est connu depuis 2011. L’ISIE ne peut pas l’ignorer, puisqu’elle est régulièrement interpellée à ce sujet.

Nous allons vraisemblablement nous adresser à elle officiellement pour demander une énième fois l’accès à des données brutes exploitables, dont elle dispose évidemment mais qu’elle ne veut pas ouvrir.

Nous sommes dans une approche constructive et sommes prêts à aider l’ISIE dans sa démarche mais un geste de bonne volonté de la part de cette instance est nécessaire!

Le travail d’un institut de sondage est incomparable au nôtre. Ils cherchent les tendances et les opinions, à partir d’un échantillon de résultats et de méthodes d’extrapolation. Nous ne nous contentons que de données chiffrées: le nombre des voix exprimées, le nombre de sièges calculé, etc. De plus, un sondage répond souvent à une commande, ce qui est loin d’être notre cas, puisque nous répondons à un besoin citoyen.

Effectuer une collecte de données en si peu de temps, surtout pour des élections municipales, et réussir à en faire ressortir un bon résultat vous inspire-t-il pour de plus grands projets? Comme des sondages ?

Nous sommes réellement fiers du travail des différents contributeurs et nous remercions chaleureusement ceux qui ont suivi notre démarche, qui l’ont encouragée et qui l’ont relayée.

Ce qui est d’autant plus remarquable, c’est que l’ensemble de notre tableau publié le 8 mai, soit 24 heures avant l’ISIE, correspond case par case aux résultats annoncés par l’Instance le lendemain.

Une telle réussite nous donne envie de retravailler avec la même équipe (Nabil Majoul, fondateur de Targa Consult et Hatem Ben Yacoub, Consultant TIC expert en OpenData, et membre du mouvement OpenGovTN), avec toujours autant d’ouverture vers l’ensemble des citoyens.

Notre projet Data4Tunisia.org, qui représente la plateforme tunisienne des données ouvertes et qui contient le tableau “crowdsourcé” et ses réutilisations, a récemment été lancé et nous comptons en faire une référence incontournable pour les données concernant la Tunisie.

L’activité de sondeur relève d’un secteur professionnel qui n’est pas le nôtre, qui intervenons dans le champ associatif.

Outre la rapidité, quels sont les avantages du crowdsourcing par rapport au comptage de l’ISIE, lorsqu’on sait que vous n’avez pas de travail de vérification (recensement des infractions par exemple...) ou encore l’obligation de fournir des chiffres officiels exempts de toute erreur ?

Rappelons quelque chose d’essentiel: notre travail n’aurait pas été possible sans le travail de l’ISIE, aux niveaux municipal, régional et national. Notre tableau recueille les résultats des municipalités sans rentrer dans le détail des résultats par bureau de vote. Ce sont les centres de vote de l’ISIE qui ont permis de compiler les résultats des bureaux de vote et d’en sortir les suffrages par municipalités, que nous avons repris.

Pour le reste, l’avantage certain du crowdsourcing consiste en l’absence de hiérarchie ou de chemin de validation. Tout citoyen ayant accès aux résultats et disposant du lien crowd.data4tunisia.org pouvait contribuer à cette aventure.

En parallèle, le contributeur devait renseigner la colonne source pour que les coordinateurs puissent vérifier la fiabilité de la source.

Pour les quelques incohérences mentionnées par les citoyens sur le tableau ou sur la carte, une recherche de l’erreur se faisait immédiatement pour correction puis actualisation de la carte.

Mais ce n’est pas parce que l’ISIE a des contraintes juridiques que la seule voie possible pour elle est l’opacité et le black-out pendant 48 heures.

Comme certains de nos membres l’avaient déjà proposé à l’Instance en 2014, nous nous tenons à sa disposition pour imaginer un dispositif qui permettrait d’informer les citoyens en temps réel des remontées d’informations, en précisant qu’il s’agit d’informations encore à valider.

Les électeurs ont besoin, il faut le comprendre, d’éléments pédagogiques leur permettant de mieux comprendre le sens de leur suffrage: la communication rapide de résultats, même “crowdsourcés”, et leur visualisation cartographique, par exemple avec la carte produite par Targa Consult à partir de ces données, y participent évidemment.

 

En l’espace de 48 heures, cette initiative a permis de donner des résultats quasi-finaux des élections municipales, bien avant la conférence de presse tenue mercredi 9 mai par l’ISIE, pendant laquelle celle-ci a présenté les chiffres, finaux certes, mais qui ne couvrent pas la totalité des communes.

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