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01/06/2019 11h:55 CET | Actualisé 01/06/2019 11h:55 CET

Le crédit épuisé des libérateurs

La Tragédie du Roi Christophe, Théâtre de l’Odéon

Ce titre est un emprunt : c’est la réponse d’un journaliste aux questions posées par les élections législatives qui se tenaient le 8 mai en Afrique du Sud. Vingt-cinq ans, nous dit-il, après les élections qui ont porté Mandela à la tête de l’état (1994), “le désenchantement est total”, du fait de la médiocrité (le mot est faible) des présidents qui lui ont succédé, qu’il s’agisse de Thabo Mbeki ou du très corrompu Jacob Zuma.

Tous deux revendiquaient évidemment leur appartenance à l’ANC, Congrès National Africain, parti dont le très grand titre de gloire est d’avoir lutté contre l’apartheid, s’assurant ainsi  une “légitimité historique”. Le journaliste en tire la réflexion que ce type de légitimité est provisoire, ce qu’il élargit à l’exemple très actuel de l’Algérie où les ex-libérateurs se voient signifier qu’ils n’ont pas pour autant un “titre de propriété” sur le pays.

Autre manière de dire que le pays sort finalement de la période de décolonisation, ou si on veut le dire à l’américaine de post-colonisation (voir les “post-colonial studies”). L’analyse de cette période a été très théorisée dans les dernières décennies, pourtant l’œuvre majeure et magnifique qu’elle a inspirée est nettement plus ancienne mais il faut espérer que pour autant elle n’est pas complètement oubliée.

Le génie de son auteur, le Martiniquais Aimé Césaire est d’avoir pressenti les drames ou plutôt les tragédies qui découlent non certes de la rupture avec les anciennes puissances coloniales (ce serait leur donner beaucoup trop d’importance et c’est malheureusement ce qu’on fait le plus souvent) —mais de problèmes vécus par les chefs des Etats nouvellement indépendants, comme le montre La Tragédie du roi Christophe, cette pièce d’Aimé Césaire à laquelle on voudrait rendre ici toute son importance.

Le génie de Césaire, car génie il  y a, est d’avoir été capable d’écrire cette pièce dès 1963, juste un an après l’indépendance de l’Algérie, faisant suite à celle des colonies africaines. Tous ces événements ont réactivé chez Césaire le souvenir historique et douloureux de ce qui s’était passé pour l’île antillaise d’Haïti un siècle et demi plus tôt, et c’est de cela qu’il est question à travers le personnage du Roi Christophe, mort en 1820 après avoir échoué dans sa tentative désespérée pour assurer le prestige et la puissance de l’Etat dont il s’était rendu Roi. Non sans passer par quelques luttes fratricides contre son concurrent direct Alexandre Pétion, qu’il avait réussi à éliminer. (On sait que dans son livre consacré au “trauma colonial”, la psychanalyste Karima Lazali fait une grande place aux luttes fratricides qui certes ont ensanglanté l’Algérie mais qui sont loin d’être une spécialité de ce pays).

Le caractère tragique de l’histoire racontée par Césaire vient de ce qu’il montre comment s’égare peu à peu le Roi Christophe, figure du libérateur et disposant à ce titre d’un immense soutien (aussi immense qu’ont pu avoir en Afrique du Sud l’ANC et les successeurs de Mandela). De ce glorieux départ ne reste finalement rien que la déception, la réprobation, et la tâche immense de devoir s’il se peut tout recommencer.

Ce serait sans doute injuste et faux historiquement de nier certains acquis, mais on comprend aussi le malaise et la difficulté qu’il y a à établir une histoire objective pour tous ceux qui vivent encore les difficultés de la période post-coloniale dans un mélange de rejets du passé et d’incertitudes sur l’avenir.

Un livre très récent (2019), et qui se montre objectif autant qu’on peut l’être, est tout à fait éclairant à cet égard. C’est la biographie écrite par Bernard Le Gendre et intitulée Bourguiba,  qui réussit à passionner le lecteur alors même que l’auteur ne cherche jamais à jouer sur ses sentiments. Malgré la proximité, géographique et historique, qu’on devrait ressentir pour ce très grand chef d’Etat de la période post-coloniale, Bourguiba est moins souvent évoqué qu’il ne devrait l’être sans doute parce que, comme le Roi Christophe, après avoir connu la gloire d’être le libérateur, il s’est peu à peu aliéné la population de son pays.

Il y a une étonnante similitude entre la tragédie de Christophe et  les tribulations que connaît Bourguiba (devenu Président de la Tunisie en 1956) à partir des années 60 du siècle dernier. Certes jusqu’au moment où Ben Ali fait ce qu’il faut pour l’éliminer et prendre sa place, Bourguiba exerce vraiment le pouvoir quoi qu’il en soit, en dépit des problèmes de santé considérables qui auraient pu l’en éloigner.

Pourtant, à suivre ce que raconte son biographe, on a l’impression qu’il a connu un véritable calvaire, si l’on veut bien ne donner aucun sens religieux à ce mot ! Et l’on croit pouvoir dire aussi qu’un nombre non négligeable des difficultés qu’il rencontre sont provoquées par lui.

Ce ne serait sans doute pas plaider pour lui que de rappeler ce que furent avant les siennes celles que rencontra en son temps le fondateur de la Turquie moderne Mustafa Kemal devenu Atatürk. Et l’on remarque jusqu’à notre époque les mêmes réticences à reconnaître le tragique de leurs destinées. Peut-être faudrait-il un dramaturge comme l’a été Corneille  au 17e siècle pour exprimer aussi puissamment qu’ils le méritent les drames inclus dans ces destins très politiques.

Cela tendrait à prouver que les questions posées  par le pouvoir en tant que tel ne sont pas en faveur (voire connaissent un complet discrédit) dans le monde d’aujourd’hui. La seule idée d’être dirigés indispose les peuples, même quand ils sont bien obligés de constater qu’ils ne peuvent faire l’économie d’un gouvernement. Il n’y a pas grand monde semble-t-il qui s’essaie à pense ce que serait un “bon” gouvernement. C’est sans doute la faute de tous ceux qui, incontestablement, ont été mauvais.

On pourrait croire que leur (mauvais) exemple nous aide à définir leur contraire mais l’expérience prouve que ce n’est pas forcément le cas ; et qu’après Bourguiba il y a eu bien pire : Bourguiba lui, n’aimait pas l’argent, et a tout fait pour éviter la corruption.