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04/12/2018 17h:41 CET | Actualisé 04/12/2018 17h:41 CET

Le conte de fées moderne de l’influenceuse marocaine

"Pendant que tu cherches sur Booking.com ta prochaine destination de vacances, elle aura déjà fait le tour du monde tous frais payés".

Andrea Comi via Getty Images

Comme tout un chacun, je suis friande des réseaux sociaux. Active parfois pour celles et ceux qui me suivent. Mais surtout passive pour ne pas dire impuissante devant les stories et les images que je fais défiler frénétiquement sur Instagram.

Car une nouvelle forme de télé-réalité émerge sur cette plateforme depuis quelques temps déjà et devant laquelle il est très difficile de rester indifférente: la vie trépidante des blogueuses marocaines. Ou devrais-je plutôt dire, les “influenceuses”, comme elles se le sont autoproclamées arbitrairement.

RossHelen via Getty Images

Des inconnues donc nous influenceraient, vous et moi, quidams de la société. Alors j’observe, je matte, je berguague en me demandant comment ce pot-pourri de filles qui se selfisent à longueur de journées avec des pots de peintures en guise de maquillage peut avoir, à mon insu, une quelconque espèce d’incidence sur le cours de ma petite vie bien tranquille.

C’est que toi, quand tu te réveilles toute défraîchie le matin, l’influenceuse, elle, émerge de son lit toute belle, maquillée et pimpante -selfie à l’appui- , et ne manque pas de te rappeler l’anti-cernes magique que tu dois mettre pour avoir son teint si radieux.

Pendant que toi tu galères derrière ton mioche pour lui faire revêtir son manteau, la blogueuse marocaine, elle, a déjà assorti tout naturellement sa tenue du jour à celle de ses mômes. Basique.

Klaus Vedfelt via Getty Images

Pendant qu’elle passe ses soirées à unboxer tous les produits reçus, toi, l’unique chose que tu ouvres en rentrant seule chez toi le soir est le dîner froid commandé sur Jumia. Pendant que toi tu cherches sur Booking.com ta prochaine destination de vacances, elle aura déjà fait le tour du monde tous frais payés.

En une semaine, elle fera ce que toi et moi nous ne faisons pas en une année. Elle profitera de tous les soins possibles et inimaginables quitte à faire cent ravalements de façade par semaine. Vous me direz, est-ce bien utile quand tu vois qu’elle se filtre avec une tête de chatte en rut? Qu’importe, la notoriété est éphémère. La gratuité et l’opportunisme tout autant. Elle ira donc miauler de plaisir en enchaînant épilation laser, kératine cheveux, détartrage, facettes dentaires, soins amincissants, soins détoxifiants, soins exfoliants, kiné,
osteo, manucure, injections botox, pédicure, brushing bouclé, brushing raide, coloration, massage... et rebelote jusqu’à ce que mort s’en suive. Entre temps, toi et moi, on a juste eu le temps de se fighter au bout du fil avec notre coiffeur pour nous caser un créneau.

Antonio_Diaz via Getty Images

Chacun ses problèmes. Et qu’on soit clairs, à celles et ceux qui verront là un soupçon de jalousie ou une quelconque forme d’aigreur, détrompez-vous. Il est juste nécessaire de prendre conscience du leurre insidieux de ces actrices d’un nouveau genre, à mi-chemin entre Loft Story et le télé-achat. 

Et comme ce “job” prolifère telle une gangrène indicible, certaines tentent de tirer leur épingle du jeu en profitant impunément de leur statut de super maman. C’est que les enfants, c’est so cute, mignon et tellement irrésistible! Alors pourquoi ne pas les exposer? Si certaines Insta-mummys n’hésitent pas à théâtraliser leur vie de famille faussement idyllique, sublimant leur quotidien avec un maniérisme à nous faire pâlir de rage, d’autres vont jusqu’à ériger leurs progénitures en étendard publicitaire lucratif. Ainsi, pourquoi donner son bain à sa fille en toute intimité quand on peut très bien monnayer cet instant si pudique par une marque d’hygiène beauté? Qu’à cela ne tienne, on ramène
les caméras dans sa baignoire, on filme cette enfant dévêtue s’amusant innocemment dans son savon bien moussant. On lui demande de sourire. C’est bon, Coupez! C’est dans la boîte. La mère toute émue est si fière de sa progéniture! Vous me direz: normal, vu le retour sur investissement ...

Westend61 via Getty Images

Plus sérieusement, le crépitement du flash est ce que le soleil est à la peau: source cancérigène indéniable. Une surexposition est dangereuse, aussi virtuelle soit-elle. Quid de l’e-réputation des enfants plus tard? Quid de leur image instrumentalisée sur l’autel de la notoriété de leur mère? L’éthique n’est visiblement pas monnayée dans ce genre de deal. Plus c’est indécent, mieux ça rapporte.

J’attends donc avec trépignement de voir avec quelle marque de PQ vont s’essuyer ces enfants. Paraît-il que ça influencerait nos achats, à nous, petits moutons dénués de neurones dont le panurgisme nous sied si bien. Et en voyant toutes ces postures calibrées d’un artifice bien fallacieux, je ne peux m’empêcher de penser à leur conjoint qui revêt fortuitement un costume - bien souvent trop large pour ses épaules - de photographe de circonstances. Cantonné à ce rôle de l’ombre, il s’improvise ainsi intermittent du spectacle, à diriger sa femme d’influenceuse, et trouver son meilleur profil.

Parfois, le sourire forcé, le regard contraint, il s’autorise à rentrer dans la lumière et pose à ses côtés. Maladroitement. Embarrassé. A force, pour nous, risible il nous paraît. Certains y verront de l’amour. D’autres une émasculation 2.0.

A l’opposé de cette dérive malsaine, Dieu merci certaines se révèlent bien plus
intéressantes. La popularité et la spontanéité des unes leur ont permis d’accéder à des métiers dans les médias traditionnels, mettant à profit leur aisance relationnelle pour défendre leurs convictions. Car oui, la Marocaine peut s’avérer talentueuse, naturelle et blogueuse! Quant à d’autres, elles nous font découvrir leur monde avec un œil aiguisé, malicieux et passionné, partageant avec nous leurs coups de cœur littéraires, leurs podcasts préférés, leurs playlists entraînantes, le tout avec une plume brillante et pertinente.
C’est aussi ça, Instagram. Le pouvoir de choisir qui l’on veut suivre. Et surtout, le pouvoir de zapper les impostures qui véhiculent une certaine idée de la vacuité humaine.