MAROC
26/03/2019 10h:49 CET | Actualisé 26/03/2019 11h:20 CET

Le clip de Mr Crazy est "une banalisation des violences faites aux femmes"

Dans le clip aux plus de 3 millions de vues, suspectée d'avoir trompé le rappeur, une femme se fait séquestrer et menacer.

Capture d'écran YouTube

MUSIQUE - Le 10 mars dernier, le rappeur marocain Mr Crazy dévoilait le clip de son titre “NO B*TCH !” qui figurera sur son prochain EP, “Autoagressif”. Si la vidéo a atteint plus de trois millions et demi de vues sur YouTube, elle a aussi provoqué l’émoi de celles et ceux qui se battent pour les droits des femmes et l’égalité des genres. 

Le clip, sorti deux jours après la Journée internationale des droits des femmes,  s’ouvre sur le rappeur marocain découvrant sa petite-amie en compagnie d’un homme dans sa story Snapchat. Une scène qui sous-entend qu’elle l’aurait trompé. Après une image de coupure qui indique que “les personnes et les situations de ce clip sont purement fictives” et que le contenu est interdit aux moins de 18 ans, on retrouve la même fille cette fois séquestrée, ligotée et les yeux bandés. Mr Crazy fait son entrée dans la pièce, un verre à la main. Dans le clip comme dans la chanson, l’humiliation commence. Et la violence arrive. “Trust no bitch”, indique la vidéo en conclusion.

Le site Enti.ma a tout de suite réagi, accusant le rappeur d’avoir réalisé un clip “qui incite à la violence contre les femmes”. “Cette œuvre fictive, met en scène le chanteur découvrant sur Snapchat, une série de vidéos qui laisse supposer que sa copine le trompe. Pourtant les images ne sont pas explicites, ce qui va donner à la suite du pitch, un caractère encore plus dangereux. 

“Quel est donc le message véhiculé par Mr Crazy? Quel effet aura-t-il sur les jeunes? Sur les hommes trompés? Qui sont ces femmes censées se reconnaître? Est-ce ainsi que certains artistes tentent d’éveiller les consciences? En incitant à la violence... une violence impunie et difficile à prouver”, lance le site qui dénonce une “narration qui ne peut et ne doit pas être approuvée”, même s’il s’agit d’une oeuvre fictive.

Contactée par le HuffPost Maroc, Ibtissame “Betty” Lachgar, co-fondatrice du Mouvement Alternatif pour les Libertés individuelles (MALI), est du même avis. “La chanson et le clip sont d’une violence inouïe. Le rappeur est ouvertement machiste et misogyne. C’est une banalisation des violences faites aux femmes”, souligne-t-elle. 

Betty Lachgar revient sur l’indication donnée en début de clip. “Les paroles de ce titres sont adressées uniquement à une catégorie de femmes. Mes respects à toutes les femmes marocaines ainsi que du monde entier. Merci humblement à vous”, est-il indiqué ainsi pour introduire le titre polémique. “Il insinue que cette chanson ne concerne qu’une certaine catégorie de femmes: les femmes libres, les femmes qui ne sont pas soumises, qui échappent au contrôle de leur mari. Il sous-entend que les femmes doivent rester la propriété de l’homme”, souligne la co-fondatrice du MALI.

Avec son collectif, Ibtissame Lachgar dénonce en permanence ce patriarcat généralisé, notamment auprès des populations populaires pour qui il s’agit souvent la norme. “Nous essayons de déconstruire le stéréotype des femmes en tant que propriété des hommes, les stéréotypes d’inégalités”. Pour la militante féministe, ce n’est pas étonnant que de nombreuses femmes aient encensé le clip. “Elles ont intégré tout cela. On a encore beaucoup de travail à faire sur cette question”. 

Mr Crazy s’est défendu dans une interview

Dans une interview accordée au 360 version arabophone, Mr Crazy est revenu sur la polémique. Sur la date de sortie du clip, le rappeur marocain affirme ne pas avoir tenu compte de la Journée internationale des droits des femmes, célébré deux jours plus tôt. “Je ne fais pas les choses en fonction du calendrier. Je sors mon EP, je partage mon premier extrait puis j’en partage un second pour mon public. Si j’ai heurté des personnes, je m’en excuse. Mais ce choix ne s’est pas fait en fonction d’eux. Ce clip s’adresse à une personne, j’y parle de ma vie et de mon histoire, voilà tout”, dit-il.

Les “personnes et les situations de ce clip” ne seraient-elles donc pas purement fictives? Mr Crazy raconte dans ce même entretien: “Il m’est arrivé des choses personnellement, quasi la moitié de ce qui est dans le clip est vrai, seule la manière dont elle a été punie n’est pas vrai. C’est juste une manière d’exorciser ce que tu as pu vivre. Mais ce que cette (hésitation) ce personnage a fait dans le clip, une autre l’a vraiment fait dans la vie”, se justifie-t-il pour commenter la violence imputée à son titre. 

“C’est de la victimisation. Il dit qu’il a vraiment été trompé mais que la séquestration n’a pas eu lieu. Que le clip soit une fiction ou pas, on ne peut pas laisser passer, renchérit Betty Lachgar. En plus, les paroles sont humiliantes pour toutes les femmes en général. Il faut tirer la sonnette d’alarme. C’est même condamnable ce qu’il fait”.

La militante des droits des femmes regrette également qu’il n’y ait pas eu plus de réactions. “En France ou en Belgique, s’il y avait eu un clip comme celui-ci, tout le monde se serait insurgé. Tout le monde aurait défendu la position des femmes. Il ne faut pas attendre qu’il y ait un acte avéré et horrible, comme par exemple un viol dans un bus, pour dénoncer cette violence. Il faut la dénoncer partout et tout le temps. Quand elle est dans le langage, dans la publicité, dans les fictions”.