ALGÉRIE
10/08/2019 10h:00 CET | Actualisé 10/08/2019 16h:44 CET

Le capitalisme algérien des “success stories” à la case prison

Ramzi Boudina / Reuters

Khalifa a été le précurseur d’un capitalisme algérien dont l’envol est directement lié à l’entregent politique. On croyait que c’était un cas “limite”. La suite a dépassé l’imagination. Le mouvement populaire du 22 février a bouleversé la donne. Les success stories très médiatisées ou discrètes aboutissent à la case prison d’El Harrach
La vague d’incarcération de ceux qui ont incarné le capitalisme des années 90 à la fin du règne de Bouteflika se poursuit. La mise en détention des trois frères Benhamadi, une des grandes “success story” du capitalisme algérien en est le dernier épisode et au rythme où vont les choses, ils sont loin d’être les derniers. Leur “affaire” implique également des cadres de Mobilis, de l’administration et d’une banque publique.  

Le cas du ministre Benhamadi est soumis à l’appréciation de la cour suprême et tout indique qu’il va inexorablement rejoindre la fratrie dont le nom est associé à l’émergence d’une industrie électronique algérienne. Ainsi, en 2016, Jeune Afrique pouvait titrer sur  “ Condor, histoire d’une réussite algérienne” en soulignant l’extraordinaire diversification de l’activité du groupe  Benhamadi dont le chiffre d’affaires dépasse les 500 millions d’euros : électronique, l’informatique, BTP,  matériaux de construction, agroalimentaire, transports et la logistique, fabrication de panneaux photovoltaïques, hôtellerie…

Sans préjuger de leur culpabilité - le contexte politique “menjelien” (faucille, symbole que les défenseurs de Gaïd Salah utilisent sur les réseaux sociaux pour évoquer la campagne “mains propres”), incite à la prudence, et sur la seule base des chefs d’inculpation annoncés officiellement, le cas de Benhamadi pourrait être symptomatique de ce capitalisme algérien.

Copinage politique

On retrouve la même trame d’un business qui devient florissant, non en raison de capacités managériales particulière mais surtout à l’entregent politique. L’affaire Khalifa qui a été la première - et éphémère - “success story” à l’ère Bouteflika semblait, à l’époque, un pic “somptueusement caricatural”, que la chronique économique et judiciaire n’atteindrait plus jamais. ll faut bien admettre que non. La longue “liste” des hommes d’affaires devenus “grands” à l’ombre d’un capitalisme de copinage et de clientélisme confortent les Algériens dans l’idée chose dépassent même la plus fertile des imaginations.

L’ampleur des arrestations pour “corruption”, “abus de pouvoir” , “privilèges indus” qui touchent aussi bien les politiques - Premiers ministres, ministres, walis - que les hommes d’affaires est si grande qu’il n’est pas rare d’entendre désormais ce commentaire chez les citoyens lambda: “sont-ils tous pourris”.

La liste des “enharrachés” donne en effet le tournis: c’est outre les politiques, les plus importants acteurs économiques privés de ces trente dernières années qui se retrouvent derrière les barreaux. Ali Haddad, ex-patron d’un Forum des chefs d’entreprise, - une organisation qui incarne bien le capitalisme très “spécifique” algérien où le copinage permet l’accès à la commande et la ressource publique - a ouvert la voie à cette déchéance à travers cette étrange tentative de fuite par la frontière tunisienne. 

Les “oligarques” fausse force politique émergente

Depuis cette arrestation “inaugurale”, les “noms” qui faisaient la “une” tombent l’un après l’autre. La justice “libérée” et “protégée” par l’armée, selon l’expression de Ahmed Gaïd Salah, emprisonne à tour de bras. Issad Rebrab, première fortune du pays qui accusait le clan Bouteflika d’entraver ses projets, est emprisonné. Il sera suivi par les capitalistes “Bouteflikien”: les frères Kouninef,  Mahieddine Tahkout et trois membres de sa famille, Mourad Oulmi, Hacène Arbaoui, Ahmed Mazouz… On peut ajouter à la liste, Lotfi Nezzar, en fuite avec son paternel à l’étranger. 

Ces hommes d’affaires tombent “avec” des responsables de l’exécutif et leurs “affaires” sont entremêlées: Ahmed Ouyahia, Abdelmalek Sellal (as unique dans les annales mondiales d’avoir deux ex-Premier ministre en prison en même temps), Djamel Ould Abbes,  Saïd Barkat, Youcef Yousfi, Mahdjoub Bedda, Amar Ghoul… 

La thèse qui faisait des “oligarques” une force politique “émergente” est battue en brèche: il a suffit que les parrains politiques tombent pour que ces “capitalistes” algériens spécifiques tombent à leur tour. Ces capitalistes sont nés “directement” d’un copinage politique et ce qui faisait leur force quand les amis étaient au pouvoir disparaît littéralement. 

Etait-il possible d’être un grand capitaliste dans le cadre du système politique algérien tout en restant libre et indépendant ? La réponse qui va à l’encontre des “tous pourris” est chez ces petits et moyens entrepreneurs Algériens qui grandissent doucement, en surfant devant les obstacles créées par un environnement politique et administratif gangrené.

Ces entrepreneurs qui ne font pas la “une” ne sont pas des success story qui s’étalent dans les médias. Ils  grandissent “doucement”, “naturellement” et ils sont, sans doute, ceux qui, parmi les acteurs économiques, ont le plus intérêt à ce que l’Etat de droit soit consacré et que l’économie sorte définitivement de l’informel.