18/06/2018 14h:36 CET | Actualisé 18/06/2018 14h:36 CET

Le boycott à l’heure de la raison

"D’une manifestation contre la cherté de la vie, le boycott est devenu une manifestation socio-culturo-politique. Bref, le boycott est devenu un fourre-tout."

FADEL SENNA via Getty Images
Un manifestant tient une pancarte pendant le sit-in des employés de Centrale Danone contre le boycott devant le Parlement à Rabat, le 5 juin 2018.

SOCIÉTÉ - Installé à une terrasse parisienne, un jeune qui avait remarqué que je parlais des chances des Lions en Russie, s’adresse à moi, sourire en coin, “Khoya wach m9ate3?” (“Est-ce que tu boycottes, frère?”). C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que le boycott avait arrêté d’être un boycott pour devenir plus que cela. Alors qu’il fête ses deux mois d’existence, il est primordial d’analyser rationnellement et sociologiquement cet évènement exceptionnel. Au-delà des sentiments partagés que nous pouvons éprouver face à un tel mouvement social, il est nécessaire d’en tirer les leçons et de ne pas répéter les erreurs du passé. 

Le boycott correspond à ce que Durkheim appelle un fait social. “Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure; ou bien encore, qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre”*. Le premier point important à noter est que le boycott possède désormais une existence indépendante de toute ses manifestations individuelles. Cette forme de protestation sociale répond aujourd’hui à une logique auto-entretenue qui s’étend petit à petit. Du boycott d’entreprises produisant des produits de base, nous sommes passés au boycott des sardines et peut-être au boycott de Mawazine, un évènement culturel populaire. L’évolution est saisissante: d’une manifestation contre la cherté de la vie, le boycott est devenu une manifestation socio-culturo-politique. Bref, le boycott est devenu un fourre-tout.

L’autre élément intéressant est l’aspect collectif et clivant de ce fait social. En effet, le boycott est devenu une forme de contrainte sociale, un signe d’appartenance de l’individu marocain à une classe sociale plutôt qu’une autre. Encore cet affrontement entre le peuple et l’élite. Présenté comme une forme de solidarité nationale, le boycott est devenu une nécessité. Interrogés, des Marocains affirment boycotter les marques parce qu’ils sont “m3a cha3b”, avec le peuple. A l’heure d’acheter une bouteille d’eau auprès d’une épicerie, le Marocain n’a souvent plus le choix entre Sidi Ali et une marque concurrente, la première n’est pas toujours proposée.

Enfin, la généalogie de ce boycott est tout à fait hors du commun. Voilà une manifestation sociale qui n’a pour origine ni un parti politique, ni un syndicat ni même un mouvement, mais plutôt une masse informe sur les réseaux sociaux. Comment interpréter cela? Comme une forme de démocratie directe, au sens rousseauiste du terme. C’est la manifestation du pouvoir politique à l’état pur, non souillé par une représentation au gouvernement, au Parlement ou ailleurs. Les Marocains sont conscients que finalement, leur vote n’importe que très peu, ils ont trouvé là une façon de se faire entendre.

Si ce boycott est révélateur du malaise social d’une part et de l’activisme de la société civile d’autre part, il ne faudrait pas qu’il devienne destructeur. L’objectif du boycott doit être à définir: voulons-nous mettre à terre des entreprises qui portent notre économie fragile ou bien voulons-nous porter un message pour que les choses changent? Nous pouvons d’ores et déjà voir les conséquences dévastatrices du boycott en termes d’emploi. Plus qu’un acte de destruction, le boycott doit être un acte de reconstruction, à condition d’être entendu.

Mais par qui doit-il être entendu? Car il ne faut pas se voile la face, les Marocains dénoncent à travers ce boycott les relations intimes qu’entretient le monde politique avec la sphère économique et qu’Aziz Akhannouch incarne. Face à cette colère sourde, le gouvernement semble plus incapable que jamais. Ne sachant plus où donner de la tête, il joue la montre et semble négliger le fait que le boycott est devenu un acteur politique majeur. Mais pour que le boycott soit réussi, il ne doit pas perdurer pour perdurer uniquement, mais doit avoir des résultats concrets.