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22/02/2019 12h:02 CET | Actualisé 22/02/2019 12h:05 CET

Le 7ème art par et pour les personnes en situation de handicap

"Au Maroc, on est à quelques kilomètres à peine de nos voisins espagnols et l’on a pourtant l’impression d’être à des années-lumière de leur engagement civique vis-à-vis des personnes handicapées".

DR/ Campeones

“Mami, merci de m’avoir donné la vie, merci pour tout, parce que tu as fait naître en moi l’amour des arts, et parce que tu m’as appris à voir la vie avec les yeux de l’intelligence et du cœur, je t’aime tant”.

Avec une déficience visuelle de 90%, le verbe un peu titubant, mais soigneusement choisi dans une assurance inouïe, c’est en ces termes fort émouvants que Jesús Vidal s’est dirigé à sa mère suite à l’obtention du prix de la meilleure révélation masculine lors de la cérémonie de remise des prix Goya 2019 pour sa prestation dans “Campeones” (Champions). “J’aimerais avoir un fils comme moi pour avoir des parents comme vous”, a-t-il déclaré pour clore une allocution qui a ravi et ému toute l’assistance.

“Campeones” est une comédie jonchée d’émois. Elle met en cause bon nombre de préjugés qui se greffent aux formes de l’incapacité intellectuelle et invite à s’ouvrir à la diversité humaine et à repenser le besoin et le devoir d’apprendre à vivre avec. Les acteurs, en situation de handicap, le long-métrage, qui en fait les protagonistes principaux, et les Goyas, qui reconnaissent le talent de ceux-ci, représentent respectivement, à mon sens, différents aspects ayant trait aux notions d’inclusion et de visibilité. 

En tant que noyau d’éclosion et d’épanouissement de la personne atteinte d’un handicap, la famille reste sans doute le plus important de ces aspects. L’apport de la famille n’est pas abordé de façon frontale dans le film et c’est peut-être là l’un des reproches qu’on pourrait lui faire endosser. C’est l’acteur espoir primé qui par son discours montre l’étendue du travail entrepris par lui-même et par la famille pour forger sa personnalité et fouler maintenant le sol de la consécration. Jesús Vidal prouve que le travail d’inclusion des personnes en situation de handicap commence d’abord par l’amour, le courage et le soutien permanent des parents. C’est aussi l’attention et l’affection des sœurs, frères, tantes, oncles, cousins et amis qui conditionnent l’épanouissement de la personne handicapée et la poussent à édifier son potentiel d’amour et d’intelligence. Le court discours de Jesús Vidal en dit long sur sa personne et sur toutes les personnes de son entourage qu’il a tenu à remercier, et dont il semble n’avoir oublié aucune.

En tant que produit artistique, le film est en soi une œuvre digne de louanges. Tourner un long-métrage sur les personnes en situation de handicap — un projet à risque, compte tenu des aléas du box-office — n’est certes pas une première dans le monde du septième art. C’est surtout un défi majeur qui suppose une sensibilité particulière envers les personnes à besoins spécifiques, une prédisposition à leur écoute et une fougue passionnée pour oser dépeindre la poéticité et la simplicité de leur point de vue vis-à-vis des expériences quotidiennes et de leur approche des relations humaines. Pour ce, rien de plus simple qu’une aventure d’amour et de solidarité entre un entraîneur paumé et une équipe de basket-ball composée de personnes en situation de handicap; ensemble, ils se serreront les coudes et s’entraideront mutuellement pour surmonter leurs préjugés, leurs craintes et phobies respectives. L’idée de filmer la peur, les petites joies, les manies et besoins de cette frange sociale souvent tenue à l’écart pour différente montre le degré d’engagement de la communauté dans l’entreprise de l’inclusion sociétale. Elle montre surtout que cet engagement commence d’abord par faire face au problème, l’exposer, le rapprocher des gens et faire en sorte qu’il s’infiltre dans les foyers et dans les cœurs à travers la comédie et l’émotion pour sensibiliser contre les préjugés relatifs aux différentes formes de l’incapacité.

L’après-production de “Campeones” se révèle également une étape décisive dans l’entreprise de la solidarité civique, et le relais pris par les Goyas est un sacre édifiant dans ce sens. Jesús Vidal, comme tout lauréat, consacrera partie de son discours à féliciter et remercier la décision du jury. “Vous avez distingué un acteur à handicap, vous ne savez pas ce que vous avez fait”, a-t-il dit en dirigeant ces remerciements à l’Académie des arts et des sciences cinématographiques d’Espagne. Et d’ajouter: “Trois mots me viennent à l’esprit: inclusion, diversité, visibilité”. Les acteurs brillent finalement non pas par leurs handicaps, mais plutôt par leur talent. C’est là la plus imposante de réussites de “Campeones” et des Goyas 2019.

On ne peut, certes, certifier qu’en Espagne les personnes à besoins spécifiques sont au bout de leurs peines. Selon des rapports de l’ONU, des manquements aux principes de la Convention internationale relative aux droits des personnes handicapées sont encore à surmonter, notamment dans le secteur scolaire. Reste, cependant, remarquable le chemin parcouru par nos voisins espagnols dans leur engagement vis-à-vis de la lutte contre la discrimination des personnes à besoins particuliers afin de faire valoir leurs droits dans les différents secteurs de la société.

Derrière chaque personne en situation de handicap, à l’instar de Jesús Vidal, il y a, sans aucun doute, un travail de longue haleine sur soi, une totale et inconditionnelle attention familiale et un réel engagement de la société pour que la personne en situation de handicap puisse se forger son estime de soi. Au Maroc, on est à quelques kilomètres à peine de nos voisins espagnols et l’on a pourtant l’impression d’être à des années-lumière de leur engagement civique vis-à-vis des personnes handicapées. Il y a quelques jours, un artiste s’est vu interdire l’accès à un restaurant à Casablanca juste parce qu’il est non-voyant. Imaginons un instant l’impact d’un comportement pareil sur la personne en situation de handicap. Tout le labeur d’une vie entrepris sur sa personne par lui-même, par sa famille et par sa société peut s’ébranler et s’écrouler en quelques secondes devant l’insouciance et l’incivilité d’un quelconque citoyen.