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12/09/2013 07h:25 CET | Actualisé 12/11/2013 06h:12 CET

L'axe chiite visé par l'Occident, géniteur paradoxal d'une nouvelle conscience Arabe?

PROCHE-ORIENT - Le conflit syrien et les menaces d'intervention américaine et française contre l'armée du régime de Bachar El Assad, maillon de l'axe chiite moyen-oriental avec l'Iran, l'Irak et le Hezbollah libanais, serait-elle en train de créer une sorte de nouvelle conscience au sein de cette partie de l'opinion arabe s'affirmant radicalement hostile à l'islamisme, notamment en Tunisie et en Egypte? Peut-on parler d'un renouveau du panarabisme dans lequel se reconnaîtraient autant des courants séculiers démocrates, nostalgiques que des mouvements autoritaristes?

Le conflit syrien et les menaces d'intervention américaine et française contre l'armée du régime de Bachar El Assad, maillon de l'axe chiite moyen-oriental avec l'Iran, l'Irak et le Hezbollah libanais, serait-elle en train de créer une sorte de nouvelle conscience au sein de cette partie de l'opinion arabe s'affirmant radicalement hostile à l'islamisme, notamment en Tunisie et en Egypte? Peut-on parler d'un renouveau du panarabisme dans lequel se reconnaîtraient autant des courants séculiers démocrates, nostalgiques que des mouvements autoritaristes?

Si cela est sans doute prématuré, il est clair que la vie politique de ces pays, très majoritairement ou intégralement sunnites, semble se structurer sur le front intérieur par-rapport au soutien ou au rejet de l'islamisme, avec une division qui se retrouverait dans le conflit syrien, avec des islamistes soutenant la rébellion dans laquelle se battent leurs "frères" et un camp d'en face solidaire, parfois par défaut, du dernier régime se réclamant du panarabisme, nonobstant son caractère non démocratique. Les deux camps fermant en partie les yeux sur les exactions pouvant être attribuées à ceux qu'ils soutiennent...

Vie ou mort de l'axe chiite

Le paradoxe serait que cette solidarité envers le régime syrien, vu comme garantie de non dislocation d'un pays arabe, emporte un soutien implicite à l'axe chiite comprenant: le géant perse (et donc non arabe) qu'est l'Iran; l'Irak, unique pays arabe majoritairement chiite et dirigé par des chiites depuis la chute du bâathiste sunnite Saddam Hussein; le Hezbollah libanais, fer de lance de la résistance à Israël; et la Syrie dirigée par la dynastie alaouite des Assad, minorité apparentée au chiisme. De la même manière, un regain de franche hostilité au chiisme s'observe chez les islamistes sunnites qualifiant de plus en plus souvent ce courant de déviance illégitime par rapport à l'orthodoxie islamique sunnite, avec à la clé des actes de violences inimaginables par le passé contre les minorités chiites ou chrétiennes. Et face à l'alliance chiite, on retrouve les Etats arabes dirigés par des islamistes, dont l'Arabie saoudite et le Qatar malgré leur lutte d'influence, auxquels s'ajoute la Turquie, sunnite non arabe.

Il pourra certes être objecté que le régime chiite iranien ou un mouvement armé comme le Hezbollah ne se caractérisent pas par leur ouverture à la démocratie. Toutefois, à la différence du radicalisme sunnite, le radicalisme chiite ne menace pas la stabilité de la grande majorité des pays arabes sunnites par l'absence de projet expansionniste sur la sphère sunnite. En outre, rien ne garantit la pérennité à long terme du régime iranien, à l'image de l'ampleur de la révolte de 2009 réprimée dans le sang après l'élection sans doute "volée" au réformiste Moussavi par le radical Ahmadinejad. Quant au Hezbollah, il ne peut confisquer le pouvoir dans un Etat comme le Liban basé sur le confessionnalisme et rendant indispensable une entente entre une partie des chiites, des sunnites et des chrétiens, du moins en temps de paix.

L'occasion ou jamais, et pourtant

Cette alliance chiite serait alors l'axe à abattre non seulement pour les islamistes au pouvoir dans les pays sunnites, mais aussi pour les gouvernements occidentaux ayant envisagé une intervention armée après avoir assuré la communauté internationale de l'existence de preuves irréfutables d'utilisation d'armes chimiques par le régime syrien. Mais, même si cette hypothèse reste tout à fait plausible, le précédent de 2003 avec le mensonge avéré du duo Bush/Powell pour justifier l'intervention en Irak, ne peut que semer le doute sur la sincérité de cette démarche. De même, comment interpréter cet empressement à agir contre les seules forces du régime, alors même que des soupçons similaires se porteraient sur une partie de la rébellion selon Mme Carla Del Ponte, membre de la commission d'enquête internationale sur la Syrie et ancienne présidente du Tribunal international pour l'ex-Yougoslavie? Enfin, cet empressement nouveau à intervenir tranche avec l'attitude de ces mêmes Etats ayant consisté à repousser constamment ou à exclure toute intervention malgré l'attribution de lourdes exactions au régime contre les populations civiles.

Dès lors, aussi sincères que puissent être les appels des défenseurs des droits de l'Homme à faire cesser les exactions en Syrie par tous les moyens, le doute ne peut que subsister sur les motivations réelles des Etats interventionnistes. En effet, n'oublions pas que depuis plus d'une décennie, les Etats-Unis réitèrent, sous la pression d'Israël, leurs menaces d'intervention en vue de détruire l'arsenal nucléaire de l'Iran, sont passés à l'acte en Irak et voient sans doute en la possibilité de dislocation de la Syrie l'occasion de répondre à la préoccupation d'Israël de parvenir à rompre la continuité territoriale de l'axe chiite, lequel favorisait jusqu'alors le ravitaillement en armes du redoutable Hezbollah libanais. Mais comment alors expliquer de telles réticences à recourir à la force face au régime syrien si cet objectif est autant à portée de main?

Réticences à intervenir

La première raison est incontestablement la fermeté de la Russie de Poutine aux côtés d'Assad, renforcée par le soutien de la Chine. Le poids d'un tel soutien de la Russie à une partie au conflit s'était déjà vérifié par le passé, notamment en 1995 après la guerre de l'ex-Yougoslavie, où les Serbes de Bosnie avaient pu obtenir à Dayton des accords de partage territorial en grande partie à leur avantage face aux Bosniaques et aux Croates, bien que les gouvernements occidentaux et leurs opinions publiques aient attribué aux premiers les crimes les plus graves de cette guerre. Dans le cadre du conflit syrien, la question posée est alors de savoir si Assad bénéficie ou non du soutien d'une partie plus ou moins importante de la population. Or, il semblerait que oui, malgré l'hostilité à son égard d'une autre partie, ce qui donnerait au soutien de la Russie une dimension tout autre que celle qui serait apportée à un régime ayant perdu tout soutien populaire.

La deuxième raison pourrait être l'incertitude que laisserait planer la situation créée par la chute du régime syrien pour la sécurité de la région et des pays frontaliers 5Israel, Turquie, Liban, Jordanie), avec lesquels les Etats-Unis entretiennent des relations privilégiées à des degrés divers, ou encore la nouvelle dimension prise par la question kurde.

La troisième raison, outre l'hostilité à une intervention d'une majorité des opinions publiques occidentales, résiderait peut-être dans les leçons tirées du passé et du présent. En effet, les Etats-Unis ne peuvent aujourd'hui que se mordre les doigts d'avoir soutenu dans les années quatre-vingt certaines factions rebelles afghanes sunnites intégristes pour contrer l'URSS puisque celles-ci, une fois leur victoire remportée sur les soviétiques, ont donné naissance aux talibans qui se sont retournés contre leurs "bienfaiteurs" d'hier. De même, la chute de Saddam Hussein s'est soldée par l'installation en Irak d'un pouvoir chiite pro... iranien! Quant à la France, en intervenant cette année au Mali pour éviter une prise de pouvoir par des islamistes apparentés à Al Qaïda, elle mesure les risques de voir des groupes de cette même mouvance bénéficier de ce soutien même indirectement en Syrie.

Au vu de ces précédents historiques, l'erreur dans laquelle persisteraient les Etats-Unis et la France ne serait-elle pas aussi de continuer de s'accommoder de régimes islamistes radicaux tels que l'Arabie saoudite et le Qatar tant qu'ils servent leurs intérêts ou n'y touchent pas? Car fermer les yeux sur la politique de ces Etats visant à propager une vision radicale de l'islam, voire à soutenir les mouvements terroristes en Syrie ou ailleurs, risque d'avoir de graves conséquences non seulement dans le monde musulman mais aussi en Occident. Cela pourrait également creuser le fossé entre certains Etats occidentaux et cette partie désormais non négligeable de l'opinion publique arabe très hostile aux islamistes.

Parmi eux se forge une nouvelle identité, instiguée par le fameux printemps arabe et qui s'articule maintenant sur fond du conflit syrien, dont l'enjeu principal apparaît clairement être la survie ou la mort de l'axe chiite au Moyen-Orient. Même si cela reste du domaine du non-dit...