ALGÉRIE
08/11/2018 09h:22 CET | Actualisé 08/11/2018 19h:48 CET

L’avenir du capitalisme marocain se joue aussi en Algérie

Nous republions ce texte de Yassine Temlali à titre de contribution au débat que suscite l’offre du Maroc à l’Algérie d’ouvrir un dialogue « direct et franc » entre les deux pays afin de dépasser leurs "différends"*.

Archives

On exagérera à peine en affirmant que l’ouverture des frontières terrestres algéro-marocaines, réclamée plus d’une fois par le roi Mohamed VI en personne, est devenue une préoccupation majeure, sinon une obsession des autorités marocaines. En suscitant des pressions internationales directes et indirectes sur les autorités algériennes, elles espèrent leur faire accepter le principe d’une normalisation frontalière totale - qui n’a jamais pu réellement s’accomplir depuis l’indépendance de l’Algérie - et, dans la foulée, les priver d’une de leurs cartes majeures dans le différend opposant les deux Etats sur l’avenir du Sahara occidental.

Depuis 1994, ces frontières n’ont été ouvertes qu’une seule fois, le 20 février 2009, pour laisser passer un convoi humanitaire britannique en route pour la bande de Ghaza. Après avoir été ravivé par l’annulation de l’obligation de visa pour circuler entre les deux pays (par le Maroc en 2004 et l’Algérie en 2005), l’espoir de leur réouverture s’est de nouveau éteint. Pour les autorités algériennes, elle n’est toujours pas à l’ordre du jour (Ramtane Lamamra, le 8 octobre 2013).

La réouverture des frontières terrestres algéro-marocaines est devenue un leitmotiv du discours européen sur la situation en Afrique du Nord. Et pour cause : si elle venait à se concrétiser, elle dessinerait pour les firmes européennes opérant au royaume chérifien l’horizon d’une conquête peu coûteuse du marché algérien. Le constructeur automobile français Renault, qui possède à Tanger une grande usine entrée en production en février 2012 (plusieurs centaines de milliers de véhicules/an, dont l’écrasante majorité est destinée à l’exportation), est une de ces firmes qui pourraient tirer profit de la normalisation frontalière algéro-marocaine. Il n’est pas peu probable que la libéralisation des échanges transfrontaliers permette à ce major de l’industrie française de satisfaire, depuis le territoire marocain, une demande automobile algérienne considérable. Il n’est pas non plus exclu que ce fût la perspective d’ouverture de ces frontières qui, entre autres raisons, l’a convaincu de se contenter, sur le territoire algérien, d’une minuscule usine de montage.

 

L’économie marocaine : des “contraintes géostratégiques”

Les autorités marocaines reconnaissent que les motivations de leur campagne pour la réouverture des frontières avec l’Algérie sont essentiellement économiques. En octobre 2013, le ministre marocain du Tourisme, Lahcen Haddad, a souligné ce que la non-intégration maghrébine coûte aux Etats du Maghreb, près de 2% de leur PIB annuellement. Les responsables marocains espèrent que la libération des mouvements des personnes entre les deux pays (dont bénéficieraient principalement les services) puisse être suivie de la libération des mouvements des marchandises et des capitaux, qui ouvrirait aux entreprises opérant au Maroc des perspectives plus prometteuses que celles du seul marché intérieur.

L’économiste marocain Fouad Abdelmoumni a résumé ces espoirs dans une interview au magazine Tel Quel (2 juillet 2013) : “Grâce à la manne pétrolière et gazière cumulée ces dernières années, le Maghreb n’est pas une urgence pour l’Algérie. Ce n’est pas le cas du Maroc. S’il ne sort pas de ses contraintes géostratégiques, s’il ne fructifie pas la coopération économique régionale en cette période de crise mondiale, je ne vois pas comment il pourrait s’en sortir.” Ces “contraintes géostratégiques” sont l’exiguïté du marché domestique et la forte dépendance des exportations marocaines de la situation financière dans l’Union européenne. Elles expliqueraient le désir de certains secteurs capitalistes marocains d’élargir leur champ d’action à un marché tout proche, de quelque 40 millions d’habitants, le marché algérien. Ce marché paraît d’autant plus intéressant que d’après les chiffres de la Banque mondiale, la part de l’Algérien dans le PIB national est bien plus élevée que celle du Marocain dans le PIB de son pays et que l’Algérie vit, depuis le début des années 2000, une progression significative de la consommation intérieure.

Il est difficile de parler des retombées positives sur l’économie marocaine de la normalisation frontalière avec l’Algérie sans parler du rêve des sociétés touristiques marocaines (et étrangères opérant au Maroc) d’attirer une partie des Algériens qui passent leurs vacances en Tunisie. L’ouverture des frontières terrestres entre les deux pays pourrait, en effet, persuader une partie de ces vacanciers de visiter le royaume, ce qui serait du pain bénit pour celui-ci, dans une conjoncture internationale marquée par une extrême fragilisation des économies touristiques.

Sur un autre plan - et quand bien même il serait vrai que la fermeture des frontières, comme le martèle une partie de la presse marocaine, n’a plus d’incidence sur le développement des provinces marocaines orientales - on ne peut oublier que beaucoup d’infrastructures dans cette région, qu’elles soient déjà en exploitation - comme le pôle touristique de Saïdia - ou en cours de réalisation - comme le pôle touristique de Nador - tireraient de substantiels bénéfices de la libération du mouvements des personnes entre les deux Etats - tout comme, d’ailleurs, l’autoroute Oujda-Fès (320 km), inaugurée en juillet 2011, si elle est raccordée à l’autoroute algérienne Est-Ouest (1216 km).

 

Un bénéfice économique partagé est possible

Les interrogations portent aujourd’hui moins sur les gains que le capitalisme marocain engrangerait de la réouverture des frontières algéro-marocaines que sur la nature des craintes transparaissant derrière les conditions posées par Alger à cette réouverture et qu’une “source responsable” a ainsi résumées au quotidien algérien El Chourouk, fin avril 2013 : une “coopération totale” des autorités marocaines pour mettre fin au trafic de stupéfiants vers le territoire algérien, “l’arrêt immédiat des campagnes médiatiques hostiles à l’Algérie” et la “reconnaissance de sa position sur la question du Sahara occidental [le droit à l’autodétermination pour les Sahraouis, Ndlr], qui est irréversible”.

Certains observateurs algériens (par exemple, l’ancien ministre de l’Economie, Ghazi Hidouci) assurent que les retombées négatives de la normalisation frontalière algéro-marocaine sur l’économie algérienne sont une pure fable : ils en veulent pour preuve le fait que celle-ci ne s’est pas effondrée à cause de la frontière avec la Tunisie jamais fermée depuis 1962.

 

Mais cette comparaison est-elle pertinente ?

La réouverture de la frontière entre les deux pays serait pour Rabat le prélude nécessaire à une conquête commerciale du marché algérien et pourquoi pas à un mouvement d’investissements en Algérie (le Maroc est aujourd’hui le deuxième investisseur africain en Afrique après l’Afrique du Sud). L’économie tunisienne, elle, n’est pas en mesure de se lancer dans une telle offensive commerciale ou d’injecter des montants considérables dans d’autres économies.

Ce que semble craindre l’Algérie dans la réouverture de ses frontières terrestres avec le Maroc n’est pas uniquement l’aggravation de l’exportation illégale de produits subventionnés vers son voisin occidental ou la perte d’une carte majeure dans le différend les opposant sur l’avenir du Sahara occidental. Elle craint aussi - et peut-être surtout - qu’une telle décision ouvre un bal de pressions conjuguées, marocaines et européennes, pour une libéralisation totale des échanges algéro-marocains, à un moment où son économie n’est pas hautement compétitive à cause de l’aggravation de sa dépendance des revenus pétro-gaziers et de l’incapacité de son secteur privé à combler le vide laissé par la douloureuse contraction du secteur public dès la seconde moitié des années 1990.

La question ne s’en pose pas moins : la réouverture des frontières terrestres algéro-marocaines ne peut-elle pas être envisagée dans un autre cadre que le cadre libéral, moins focalisé sur le renforcement des liens de solidarité entre les Algériens et les Marocains que sur l’acquisition de nouvelles parts de marché pour les hommes d’affaires de toutes nationalités ? L’Algérie peut encourager une coopération qui la serve autant qu’elle servirait le Maroc. Cette coopération peut prendre plusieurs formes : une meilleure connexion des réseaux routiers et ferroviaires marocains et algériens, la facilitation, sans préjudice pour l’environnement, de l’investissement touristique marocain sur les côtes algériennes, la promotion de projets touristiques conjoints, une présence plus “légale”, pour ainsi dire, des produits algériens sur le marché marocain et une plus grande participation des sociétés algériennes à l’exploration et l’exploitation pétro-gazières au Maroc, etc.

La libération des mouvements transfrontaliers des personnes peut s’accompagner, quant à elle, de mesures transitoires visant à empêcher une introduction massive sur le territoire marocain de produits subventionnés par le Trésor algérien (laquelle ne ferait que renforcer, en Algérie, la propagande chauvine décrivant l’unité maghrébine comme une aventureuse dilapidation des ressources financières nationales). De telles mesures protectionnistes pourraient s’avérer provisoirement nécessaires bien qu’elles aillent, à l’évidence, à l’encontre de l’esprit du Traité de Marrakech (17 février 1989) qui préconise (article 2) d’”œuvrer progressivement à réaliser la libre circulation des personnes, des services, des marchandises et des capitaux” entre les Etats maghrébins.

L’Algérie peut, enfin, faire de la réouverture de ses frontières avec le Maroc un défi : celle-ci pourrait lui servir d’excellente motivation pour sortir son économie de sa dépendance des revenus du pétrole et du gaz, relancer son industrialisation et améliorer les performances de son secteur tertiaire. Une telle entreprise nécessite un grand saut qualitatif de la doctrine économique officielle. Ce saut est plus que jamais nécessaire pour éviter les retombées d’un contre-choc pétrolier qui refermerait la parenthèse d’une prospérité bien fragile, ouverte en 1971 par la nationalisation des hydrocarbures.
 

(*) Ce texte a paru en 2014. Il est une version courte d’un article publié dans le numéro 41 de la revue Afkar-Idées éditée par l’Institut européen de la Méditerranée (IEMed, Barcelone).