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02/11/2018 14h:18 CET | Actualisé 02/11/2018 16h:41 CET

L’attentat de l’Avenue Habib Bourguiba où l’indéniable effet papillon

Ce qu’on oublie, c’est que le terrorisme se résume à un effet papillon. Un simple battement d’aile peut enclencher une tornade.

Anadolu Agency via Getty Images

L’attentat commis, le lundi 29 octobre 2018, au centre-ville de Tunis, plus précisément à l’avenue Habib Bourguiba, est loin d’être un acte isolé ou fortuit comme malheureusement on s’escrime à nous le faire croire. Il s’inscrit dans un processus enclenché au lendemain de la révolution du 14 janvier. Mouna Guibla, la kamikaze trentenaire, qui s’est fait exploser en pleine rue, n’avait qu’une vingtaine d’année en 2011. Comme des milliers de jeunes, elle s’était laissé emporter par les vents violents de l’endoctrinement islamiste qui avaient soufflés sur notre pays. Lesquelles vents s’étaient levés contre ceux et celles qui s’étaient insurgés contre la dictature de Ben Ali pour plus de dignité, plus de liberté et plus de démocratie.

Sitôt le dictateur déchu, la joyeuse effervescence révolutionnaire avait rapidement laissé place à un sentiment de victoire au goût amer, car personne n’avait prévu le retournement de situation imprévisible. Du coup, on avait cette forte impression que la Révolution du 14 janvier 2011 avait été confisquée. Et pour cause, un discours identitaire s’était substitué aux véritables revendications populaires.

Le fanatisme qu’on savait identifier, mais aussi qu’on pouvait combattre s’était désormais installé sans crier gare au sommet du pouvoir. A telle enseigne qu’on avait cru que notre pays avait basculé dans l’obscurantisme et que la Tunisie s’était transformée en “Tunistan”.

C’était ainsi qu’on avait assisté à la défiguration de notre espace public et à son assombrissement. Les “nikabées” (Celles qui portent le Nikab) avaient envahi les rues et les barbus avaient proliféré par centaines dans nos quartiers. La Troïka de l’époque dirigée par le parti islamiste laissait faire. Non qu’elle feignait de ne rien voir mais elle encourageait cette tendance. La propagation de l’islamisme était vue comme le signe d’une victoire éclatante qui s’était fait attendre des lustres durant. Une victoire contre l’Etat impie de Bourguiba et contre ses reformes permissives, immorales et libertines. L’objectif: faire croire à toute une population que la Tunisie depuis l’indépendance était gouvernée par des mécréants, des apostats et des laïcs, et c’est pour cela qu’il fallait qu’elle renaisse à elle-même et qu’elle renoue avec sa foi, son identité et son héritage arabo-musulman. 

Jamais, à cette époque, on n’avait été confronté à une pareille déferlante islamiste. Souvenez-vous du discours de Rached Ghannouchi vaticinant que le port du voile est l’emblème d’Ennahdha. Souvenez-vous de l’anecdote autour d’un groupe de terroristes qui, par enchantement, s’étaient transformés en enfants de chœur faisant de la gymnastique au mont Châambi. Souvenez-vous de l’attaque de l’ambassade des USA qu’on n’avait pas su protéger parce qu’on croyait que ces mêmes enfants étaient derrière, alors qu’ils étaient devant. Souvenez-vous des propos clivants, hostiles et haineux et de toutes les menaces proférées, entre autres, à l’encontre de Chokri Belaid par des ministres et des députés au parlement, dans la rue ou sur les plateaux de télé. Souvenez-vous aussi des profanations des marabouts, de la prolifération des écoles coraniques, de l’envoi en Syrie de milliers de jeunes pour faire la guerre sainte, des grands rassemblements d’Ansar Achaaria à Kairouan et à Hammamet, de la ligue de protection de la Révolution qui s’était érigée en défenseur des acquis de la Révolution, ou alors des groupes intégristes qui s’étaient mus en policiers des mœurs. Souvenez-vous des prédicateurs qu’on avait ramenés du Moyen–Orient à coup de milliers de dollars pour nous faire l’apprentissage des fondements de notre religion. Souvenez-vous des biens de mainmorte qu’on voulait remettre à jour, ou du label halal par lequel on voulait certifier nos produits alimentaires, ou encore des marchés juteux qu’on avait concédés à la Turquie pour plaire à Erdogan et j’en passe et des pires.

Aujourd’hui, les islamistes et leurs séides se défendent pour nous faire oublier cette page sombre de notre histoire contemporaine. Mais les tunisiens se rappelleront toujours du précipice dans lequel ils allaient basculer. Et si ce n’était la destitution de Morsi en Egypte, la chape de plomb se serait rabattue sur eux  pour une seconde fois. Fort heureusement que les choses avaient pris une autre tournure. C’est comme si les cieux avaient pris pitié de nous. Mais ce n’était que partie remise.  

Aussitôt l’attentat du lundi 28 octobre a eu lieu, les islamistes ont écumé les plateaux de télé. Leur objectif: se dédouaner auprès de l’opinion publique. Leur stratégie est celle de brouiller les pistes en donnant des exemples à tour de bras pour dire que le terrorisme est bel et bien un phénomène international qui contamine et pollue la planète tout entière. On cite, entre autres, l’attentat du Bataclan, de Charlie hebdo, de Nice comme pour appuyer leur propos. Et comme pour instrumentaliser encore plus l’actualité internationale, on cite aussi l’attentat antisémite contre la synagogue de Pittsburgh qui vient d’avoir lieu et qui a fait onze morts d’un coup.

Mais ce qu’on oublie, c’est que le terrorisme se résume à un effet papillon. Un simple battement d’aile peut enclencher une tornade. De simples prêches haineux, xénophobes et hostiles peuvent donner naissance à des attentats terroristes des plus sanglants. Ça part souvent de petits riens pour provoquer des cataclysmes. Tout ça pour dire qu’il y a toujours des liaisons dangereuses et invisibles entre les idéologies, la politique, le comportement et les agissements. C’est viscéralement lié. C’est organiquement indissociable. Le hasard n’existe pas. Rien ne se reproduit d’une manière fortuite. La fusillade dans une Synagogue à Pittsburgh a pour conséquence directe la thèse haineuse développée par Donald Trump depuis son accession au pouvoir. Elle est aussi une relation de cause à effet de la montée de l’extrême droite aux Etats-Unis.

Aujourd’hui la bataille est plus rude qu’auparavant, parce que le mal est plus pernicieux et plus sournois. Et pour cause. Les islamistes changent de tactique et de stratagème. Ils jouent aujourd’hui la carte de la République, portent celui qu’ils haïssaient comme la peste Bourguiba aux nues, tressent des lauriers avec leurs rivaux qui portent d’autres valeurs que les leurs, s’accoquinent avec leurs ennemies d’hier. Bref, on ne sait plus à qui on a affaire. Le citoyen lambda semble perdu dans ce labyrinthe de jeux d’alliances et de contre-alliances politiques. Plus dangereux encore c’est le fait de ne plus vouloir occuper les avant-postes, mais plutôt de se soustraire derrière les tentures pour mieux agir, mieux infiltrer l’Etat et ses institutions, et surtout pour pouvoir atteindre leur seul et unique objectif, celui de nous imposer le Califat et la loi du ciel, nous reconvertir, nous les enfants des infidèles, à la foi, la vraie et l’authentique.

L’islamisation de la Tunisie ne s’est pas arrêtée. Loin s’en faut, elle continue encore à gagner du terrain. Puisque c’est le même discours qu’on maintient, avec la même tonalité. Celui annoncé tout récemment par Rached Ghannouchi, le samedi 27 octobre 2018, lors de la deuxième conférence des cadres de son parti l’atteste; et dans lequel il prétend “Que certaines parties, qui ne veulent pas du bien à la Tunisie, souhaiteraient noyer le pays dans des bains de sang, en usant notamment des anciennes pratiques du régime de Ben Ali contre Ennahdha”. C’est toujours le même épouvantail qu’on agite, celui de la peur, de la menace de la guerre civile et du sang. Pour dire, en creux, que sans le parti islamiste rien ne peut se faire. 

Comme d’autres, Mouna Guibla s’est imprégnée de l’apologie de la haine. Comme d’autres, Mouna, à peine sorti de l’enfance, s’était jetée dans les bras de l’hydre intégriste. Par conséquent, son acte infâme ne pourrait pas être isolé ou indépendant. Sa prise de décision macabre a été longuement mûrie et réfléchie.  Elle a été liée à un passée récent, à une ferme volonté, celle de détruire ce qui a été édifié depuis l’indépendance, parce que, croit-t-on, construit sur la déculturation, l’effacement identitaire et la rupture avec nos vraies valeurs arabo-musulmanes. Car là où l’ouverture sur les altérités est considérée par les esprits éclairés comme une voie menant tout droit à la modernité, les islamistes, eux, la considèrent comme un raccourci ayant engendré la dissolution de notre appartenance arabo-musulmane. Ce qu’ils réclament ce sont plutôt des identités doublement cadenassées sur elles-mêmes, quand elles ne sont pas meurtrières pour reprendre l’expression d’Amine Maalouf.

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