MAROC
15/01/2019 16h:25 CET

L'association Racines réagit à sa dissolution et redoute"une voie sécuritaire et liberticide”

Racines dénonce "une décision judiciaire inquiétante pour la liberté d’expression et d’association".

Facebook/Racines

JUSTICE - Moins d’un mois après la décision de justice ordonnant sa dissolution, l’association Racines réagit officiellement. Dans un communiqué, l’association, qui précise avoir attendu de disposer du détail du jugement avant de s’exprimer, revient sur cette condamnation, dénonçant une décision judiciaire “inquiétante à plusieurs égards”.

“Les éléments du dossier montrent l’intention du ministère de l’Intérieur de mettre fin à nos activités, recourant à plusieurs prétexte, notamment des raisons très éloignées de celles figurant dans nos statuts”, écrit l’association, rappelant que cette dernière a été frappée d’une décision de dissolution prononcée par le tribunal civil de première instance de Casablanca le 26 décembre dernier, suite à une plainte du parquet général à la demande du gouverneur de Casablanca-Anfa. 

Racines dit s’inquiéter des conséquences de cette décision sur le paysage associatif marocain, redoutant “une voie sécuritaire et liberticide”. “Elle laisse augurer des lendemains incertains pour les associations marocaines, suivant davantage une voie sécuritaire et liberticide, au détriment des valeurs universelles de libertés fondamentales - notamment la liberté d’expression - et d’émancipation des citoyens, présentes dans la Constitution marocaine et dans les traités internationaux ratifiés par le Maroc”, poursuit l’association.

“Cette dissolution agit comme une épée de Damoclès sur la liberté associative au Maroc”, ajoute Racines, “mettant en évidence les contradictions entre le discours dominant et la réalité du terrain”.

Dans ce même communiqué, Racines revendique sa mission de défendre “le principe de la culture comme pratique pour l’émancipation des citoyens à travers des actions culturelles, des évaluations, des études, des enquêtes… et la reddition des comptes (nécessaire comme souligné dans plusieurs discours officiels)”. “Racines travaille, à son échelle, à organiser, collecter et restituer la parole des citoyennes et citoyens afin de construire collectivement des réponses pour installer et pérenniser une démocratie équitable”, plaide la structure. 

“L’association se pourvoit en appel et ira jusqu’au bout de toutes les procédures juridiques possibles pour annuler ce jugement afin de continuer de militer pour la liberté d’expression, la citoyenneté, l’émancipation et la diversité culturelle au Maroc et en Afrique”, conclut Racines, indiquant qu’elle considère ce jugement comme injuste et injustifié, et qu’elle s’étonne “de ce combat d’arrière garde, alors qu’elle agit dans le sens de l’éveil de l’esprit critique citoyen contre les obscurantismes et les radicalismes, et pour la construction démocratique du Maroc.”

Un dîner difficile à digérer

Cette décision de justice serait due à la diffusion, en trois parties, en août dernier, d’un épisode de l’émission “Un diner 2 cons”, “L’épopée des nihilistes”. Émission durant laquelle plusieurs intervenants, dont le journaliste Omar Radi, le musicien Bambi, Ahmed Benchemsi, porte-parole de Human Rights Watch, ou encore le coordinateur de Racines, Aadel Essaadani, sont notamment revenus sur la condamnation à 20 ans de prison de plusieurs figures du Hirak ou encore sur le discours royal. Cet enregistrement avait été justement accueilli dans les locaux de l’association. 

Dans son jugement, consulté par le HuffPost Maroc, le Tribunal de première instance de Casablanca justifie cette dissolution par la présence dans l’émission de “dialogues qui portent de graves atteintes envers les institutions étatiques et la religion islamique et portant outrage à des corps constitués et fonctionnaires administratifs”.

La justice pointe notamment du doigt le fait que des fonctionnaires administratifs auraient été, au cours de l’épisode “accusés d’actes de corruption dans le cadre de leurs missions pour l’initiative nationale du développement humain”. Autre facteur ayant mené à la dissolution, selon la justice, est le fait que “plusieurs opinions politiques ont été exprimées, et qui s’égarent des objectifs pour lesquels l’association a été constituée”

La justice justifie également cette condamnation par la présence, pendant le tournage par “l’apparition de boissons alcoolisées” et par le fait que de précédant épisodes de l’émission comportaient, selon eux “des mots indécents au vu de l’outrage public à la pudeur”.

L’association attend désormais d’avoir accès à la notification du jugement, document nécessaire pour faire appel. Un document qui “met du temps à arriver”, ironise une source au sein de l’association, soulignant la célérité rare du jugement rendu en première instance, qui fut de trois semaines.