MAROC
23/04/2019 12h:42 CET

L'association Racines fait ses au revoir lors d'une ultime conférence de presse

"Ils ont dissous une association mais pas les idées”.

Huffpost Maroc
De gauche à droite, Aadel Essaadani, coordinateur de Racines, Raymond Benhaim, président de l'association et Abdeslam Basri, avocat.

CULTURE - “Cette conférence dépasse toutes nos espérances”, s’exclame Aadel Essaadani, coordinateur de l’associations Racines, pendant que des membres amènent des chaises supplémentaires dans le local de l’association. C’est en effet dans une salle bondée que journalistes, membres et sympathisants de Racines assistent à son ultime conférence de presse organisée lundi 23 avril à Casablanca.

En effet, suite à un jugement de la cour d’appel de Casablanca, qui a rejeté la requête d’appel de Racines, l’association culturelle doit désormais fermer ses portes. 

Au revoir?

“On vous a conviés pour dire au revoir”, commence Aadel Essaadani, qui anime cette conférence aux côtés du président de Racines Raymond Benhaim et de l’avocat de l’association, Maître Abdeslam Bahi.

Conférence qui a notamment débuté par un discours du président. “Comme ce n’est pas une oraison funèbre, je vais être court”, commence-t-il. “Le temps de l’indignation est résolu, il faut se mettre à l’évidence, dans ce pays on ne peut pas interdire la culture.”

“Une interdite, c’est deux douzaines de Racines qui vont émerger. Tout simplement parce que les jeunes ont la fierté de créer et l’audace de s’exprimer. Où est la liberté d’expression si elle n’est que sélective? Va-t-on interdire les chants de supporters dans nos stades?”, s’interroge-t-il.

L’avocat de l’association a, de son côté, comparé cette affaire aux débats auxquels il participe sur la peine de mort. Pour lui, dans cette situation, la justice a signé l’arrêt de mort d’une association.

Un jugement contesté

Pour l’avocat, la justice ne s’est pas basée sur les faits pour donner son verdict, mais “des interprétations”.

Dans son jugement, consulté par le HuffPost Maroc, le Tribunal de première instance de Casablanca a justifié cette dissolution par la présence, dans l’épisode “L’épopée nihiliste” de l’émission “1dîner 2 cons”, de “dialogues qui portent de graves atteintes envers les institutions étatiques et la religion islamique et portant outrage à des corps constitués et fonctionnaires administratifs”.

Cependant, la principale stratégie de l’appel était de remettre en question le fait que Racines a organisé l’enregistrement de l’émission. L’association culturelle affirme en effet de son côté avoir seulement prêté ses locaux à l’enregistrement.

Selon Abdeslam Bahi, la justice a affirmé que non seulement Racines en était l’organisatrice, mais a aussi fait sa promotion pendant l’enregistrement. Une conclusion qui, selon ce dernier, a été faite après que soit apparu à l’écran le calendrier de l’association, où son nom est affiché.

“Des enregistrements de ‘1 dîner 2 cons’ ont également eu lieu dans d’autres endroits, dont des bars, qui n’ont subi aucune conséquence”, continue-t-il. Autre argument présenté au juge pour empêcher l’arrêt de Racines, le fait que 11 personnes se trouveraient désormais sans emploi. “11 personnes, ce n’est pas beaucoup”, aurait alors rétorqué le juge.

“On se garde l’effet de surprise”

Les membres de l’association se réuniront le 27 avril prochain pour acter la dissolution. En effet, l’article 12 de son statut la rend souveraine dans l’application de cette décision de justice. Les membres doivent désormais remettre leur matériel à une association similaire ou une oeuvre caritative, explique au HuffPost Maroc Maître Abdeslam Bahi. Une association qui n’a pas encore été choisie, nous explique une membre de Racines.

Les membres, pour l’instant, se gardent de révéler leurs projets futurs pour Racines. “Nous ne sommes pas dans un contexte de confiance absolue”, déclare Aadel Essaadani au sujet des autorités: “On se garde l’effet de surprise”.

Selon ce dernier, la dissolution d’une association au Maroc reste un fait inédit et constitue un “combat d’arrière garde”. “L’état marocain s’est ridiculisé avec cette affaire. Ils ont dissous une association mais pas les idées”.

En décembre 2018, la justice marocaine ordonnait la dissolution de l’association Racines. Un verdict prononcé pour sanctionner la diffusion, en trois parties, en août 2018, d’un épisode de l’émission “Un dîner 2 cons”, intitulé “L’épopée des nihilistes”traitant notamment des condamnations prononcées à l’issue du “procès du Hirak” et du discours royal, et enregistré dans les locaux de l’association.

Racines avait alors obtenu le soutien d’Amnesty International, de nombreux internautes et de grands noms du monde de la culture.