ALGÉRIE
06/05/2018 10h:10 CET | Actualisé 08/11/2018 19h:51 CET

L’armée émiratie se déploie sur l’île de Socotra: l’alliance Yémen-Emirats pourrait voler en éclats

Socotra est l’une des quatre îles formant l’archipel du même nom, habité par quelques dizaines de milliers de personnes et considéré comme un patrimoine de l’humanité

Capture ecran

Le gouvernement yéménite a condamné, dans un communiqué rendu public ce matin, le récent déploiement militaire émirati dans Socotra, le qualifiant d’” injustifié”. Le “cœur du différend avec les Emirats”, a-t-il précisé, est “la question de la souveraineté nationale [sur l’île]” ainsi que “l’absence de coordination [entre les deux Etats]”.

L’alliance liant le Yémen aux Emirats arabe unis (EAU) pourrait prendre fin, avait mis en garde un responsable yéménite cité hier par Associatd Press.

Des informations de presse font état, depuis le 2 mai 2018, de l’envoi par Abu Dhabi vers ce territoire situé en pleine mer d’Arabie, de chars, de blindés et d’équipements militaires lourds, et ce, lors même que le chef du gouvernement yéménite, Ahmed Abid Daghar, s’y trouvait. Ces informations n’ont pas été démenties.

Réagissant à ces informations, le ministre émirati des Affaires étrangères, Anwar Qarqach, a affirmé, sur son compte Twitter officiel, que les Emirats entretenaient avec Socotra des “liens historiques et familiaux”. “Dans l’épreuve que vit le Yémen par la faute des Houthis”, a-t-il assuré, ils continueront à soutenir les Socotris “dans les domaines de l’éducation et de la santé et pour l’amélioration de leur conditions de vie”

 

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Ne démentant pas la présence militaire pesante du riche Etat du Golfe dans l’île, cette déclaration, en quelque sorte, la justifie, bien qu’elle paraisse admettre, de façon indirecte, la souveraineté yéménite dessus.

Un patrimoine universel

Pour rappel, Socotra est l’une des quatre îles formant l’archipel du même nom, habité par quelques dizaines de milliers de personnes et considéré comme un patrimoine de l’humanité, avec des centaines d’espèces végétales et animales rares, dont certaines qui n’existent plus nulle part ailleurs.

En plus d’être éloigné du Yémen “continental” de 380 kilomètres, l’archipel se distingue par son particularisme culturel, marqué par l’usage du socotri, un parler appartenant à la famille des langues dites “sud-arabiques”, qui ne sont plus utilisées que dans certaines régions du Yémen et du sultanat d’Oman.

Déploiement économique émirati

Ce déploiement militaire émirati vient renforcer - et probablement protéger - un important déploiement économique dans l’île observé tout au long de ces trois dernières années.

Un reportage du journal britannique The independent publié le 2 mai 2018 estime que les Emirats ont « pratiquement annexé » cette partie du Yémen, où ils « ont construit une base militaire, établi des réseaux de communications, mené leur propre recensement [de la population] et invité les habitants à se rendre à Abou Dhabi […] pour recevoir des soins et obtenir des permis de travail spéciaux ».

Dépourvu de moyens et agissant dans un contexte d’instabilité politique qui durait depuis des années, le gouvernement central s’était montré peu présent dans l’archipel de Socotra, après que celui-ci eut subi, en 2015, des tempêtes tropicales calamiteuses.

C’est, d’ailleurs, à cette occasion, rappelle The independent, qu’Abou Dhabi a tendu aux Socotris une main aussi secoureuse qu’intéressée, proposant de reconstruire routes, écoles et hôpitaux. Plusieurs autres projets émiratis ont également été lancés depuis, comme, par exemple, la construction d’un aéroport afin de faire de l’île de Socotra une destination touristique de choix.

Les Emiratis intéressés par le démembrement du Yémen

Ce déploiement militaire à Socotra est un autre défi lancé par Abou Dhabi au gouvernement yéménite. Bien que reconnu internationalement, ce gouvernement dépend, pour en finir avec la rébellion houthie, de ses alliés arabes, notamment l’Arabie Saoudite et les Emirats - avec lesquels, toutefois, son alliance formelle menace de voler en éclats.

Abou Dhabi semble œuvrer à la défaite des insurgés houthis mais aussi à un affaiblissement durable du Yémen en appuyant des mouvements sécessionnistes. Il a ainsi armé des milices relevant du Conseil de transition du Sud (CTS) qui revendique l’indépendance du Yémen du Sud dans ses frontières d’avant l’unification de 1990. Son soutien à cette organisation a même pris, en janvier 2018, une forme extrême lorsqu’il a cautionné sa prise de contrôle d’Aden, ancienne capitale de l’ancienne “République démocratique du Yémen”.

Le vif intérêt émirati pour l’ancien Yémen du Sud, dont faisait partie Socotra, contrarie d’autant plus le gouvernement yéménite que celui-ci, pour des raisons militaires mais aussi symboliques (l’affirmation de l’unité yéménite), a choisi pour siège provisoire Aden, à un moment où le sécessionnisme sud-yéménite montrait une vigueur nouvelle dans un contexte de guerre civile et d’intervention étrangère se nourrissant l’une de l’autre

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