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17/01/2019 17h:17 CET | Actualisé 29/01/2019 10h:29 CET

Largement méconnues, les empreintes tunisiennes au château de Versailles...

Le château de Versailles est célèbre dans le monde entier. Dans ce lieu auréolé de majesté (...) des empreintes tunisiennes, liées aussi bien à des pages de l'histoire diplomatique des deux pays, qu'aux somptueux matériaux composant la décoration de l'illustre résidence royale, sont présentes, bien que fort peu connues.

THOMAS COEX via Getty Images

Représentant l’apothéose de l’architecture palatiale française, autant que le monument symbole de la monarchie de droit divin des Bourbons, le château de Versailles est célèbre dans le monde entier. Dans ce lieu auréolé de majesté, qui fut la résidence officielle des rois de France, de mai 1682 jusqu’en octobre 1789 (sauf de 1715 à 1722), par la suite convertie en musée par Louis-Philippe Ier (1830-1848), des empreintes tunisiennes, liées aussi bien à des pages de l’histoire diplomatique des deux pays, qu’aux somptueux matériaux composant la décoration de l’illustre résidence royale, sont présentes, bien que fort peu connues.

Plusieurs ambassades tunisiennes à Versailles, dont la plus notable fut celle de Souleyman Agha

Si le château de Versailles connut de nombreuses ambassades, dont certaines furent particulièrement fastueuses, à l’instar de celle des envoyés du roi de Siam (actuelle Thaïlande), en septembre 1686, il fut également le théâtre d’ambassades tunisiennes dès le règne de Louis XIV (1638-1715). La première de celles-ci à Versailles, en tant que résidence officielle du roi, fut conduite par Mohamed Boulukbachi et Ali Chaouch, dépêchés par le prince Mohamed Bey (1686-1696) de la lignée des Mouradites (1613-1702). Ayant pour objet la restitution, à la Régence de Tunis, de huit esclaves de confession musulmane et le remboursement de la valeur de marchandises, enlevées sur des navires tunisiens, les deux émissaires furent reçus par Louis XIV le 4 janvier 1690. Le marquis de Seignelay, en charge de la marine royale française à cette époque, souligna que le roi, qui accéda à leur requête, les traita avec beaucoup d’égards. Plus tard, Louis XV reçut trois ambassades tunisiennes à Versailles. Ces dernières eurent lieu début janvier 1734, le 18 mai 1743 et fin mars 1771.

Toutefois, la plus marquante des ambassades de la Régence, accueillies dans le plus prestigieux palais d’Europe, fut celle de 1777, composée de quatorze personnes, ayant à leur tête le commandant de la cavalerie beylicale Souleyman Agha. Envoyée par le quatrième Bey de la dynastie husseinite, Ali II (1759-1782), qui entretenait, surtout depuis l’avènement de Louis XVI en 1774, de bonnes relations avec la France, dont le consul à Tunis, Antoine Barthélemy de Saizieu, sut habilement nouer d’étroits rapports avec le souverain, la délégation tunisienne arriva au château de Versailles le 10 mars 1777. 

Chris Debz / Ipernity / Licence CC BY 3.0
Vue partielle du portrait de Souleyman Agha, peint par Jean-Bernard Restout en 1777. Conservée au Musée des Beaux-Arts de Quimper, l'oeuvre se distingue par son admirable qualité d'exécution. Il est à signaler que ce portrait de l'ambassadeur tunisien, émissaire du Bey Ali II à la cour de Louis XVI, fut présenté au château de Versailles, du 22 octobre 2017 au 25 février 2018, dans le cadre de l'exposition "Visiteurs de Versailles, 1682-1789".

Louis XVI reçut Souleyman Agha, en audience solennelle, dans sa grande chambre de parade. Celle-ci, ruisselante de dorures, considérée comme l’épicentre du palais, est située au milieu du premier étage du corps central de l’édifice. Dépassant en importance la salle du trône, une particularité propre au cérémonial de la monarchie française, la grande chambre de parade fut souvent utilisée comme espace d’apparat, sous Louis XV et Louis XVI, qui disposaient d’une autre chambre plus petite pour dormir. C’est dans ce cadre opulent, dans lequel se déroulaient les cérémonies du lever et du coucher du roi, qui rythmaient quotidiennement la vie de la cour, que l’ambassadeur tunisien transmit le message du Bey. L’émissaire porta, pour cette occasion, un splendide habit agrémenté d’agrafes et de brandebourgs en or.

Jean-Marie Hullot / Wikimedia Commons / Licence CC BY 3.0
Vue de la grande chambre de parade au château de Versailles. Occupant le centre du palais, cette pièce, achevée en 1701, était la salle la plus symbolique de la résidence officielle de la monarchie française. Chambre à coucher de Louis XIV, c'est là qu'il mourut le 1" septembre 1715. Depuis le règne de Louis XV, le souverain ne dormait plus dans cette chambre, et l’utilisait davantage comme espace cérémoniel. C'est dans ce lieu, pourvu d'un somptueux décor doré, que Louis XVI reçut en audience Souleyman Agha le 10 mars 1777.

Après l’audience accordée par Louis XVI, Souleyman Agha fut présenté à Marie-Antoinette dans la galerie des glaces, encombrée d’une foule de courtisans. Le journal de cette ambassade (conservé dans la Bibliothèque nationale de France, ayant fait l’objet d’une publication en 1917) relate qu’en réaction à ses révérences respectueuses, la reine lui répondit de manière gracieuse.

L’échange de cadeaux étant d’usage, Souleyman Agha offrit au roi de France six magnifiques chevaux avec leurs selles brodées d’or et d’argent, deux lions, des textiles tunisiens, comprenant des habits, des turbans et des couvertures, ainsi que des sabres et des yatagans. Quant aux présents de Louis XVI, ils consistèrent dans de somptueuses pièces d’orfèvrerie; des bijoux, des montres, de même que des étoffes précieuses.

Stéphanie Le Lay / Wikimedia Commons / Licence CC BY-SA 4.0
Vue partielle de la galerie des glaces. Quintessence de l'art français au XVIIe siècle, elle fut élevée et ornée entre 1678 et 1684. C'est dans ce lieu fastueux, que l'envoyé du Bey de Tunis fut présenté à la reine Marie Antoinette le 10 mars 1777, après son audience auprès de Louis XVI.

Si, aux XVIIe et XVIIIe siècles, les éblouissantes salles du château de Versailles virent l’arrivée d’ambassadeurs tunisiens, l’insigne palais, qui fut déserté par les monarques de l’Hexagone, après la Révolution de 1789, puis transformé, par la volonté de Louis-Philippe Ier, en un vaste musée dédié à toutes les gloires de la France en 1837, connut, dans les deux siècles précédents, la visite des souverains de la Tunisie.

Quand les Beys découvrent Versailles aux XIXe et XXe siècles

Dixième Bey de la dynastie des Husseinites, qui régna sur la Tunisie depuis 1705, Ahmed Ier (1837-1855), qui ambitionna de moderniser son pays, tout en renforçant son autonomie vis-à-vis de la Sublime Porte (gouvernement ottoman), dont la suzeraineté fut de plus en plus nominale, joua la carte du rapprochement avec la France, pour contrer les velléités ottomanes visant à assujettir directement la Régence tunisienne au pouvoir du sultan. C’est dans ce contexte, et pour mieux consolider son trône, que le Bey envisagea son voyage en France, dont les préparatifs commencèrent à partir de la visite, faite à la cour beylicale, du fils de Louis Philippe Ier, le prince Antoine d’Orléans, duc de Montpensier, en juin-juillet 1845. 

Wikimedia Commons / Domaine public
Représentation des armoiries de la dynastie tunisienne des Husseinites, extraite de l'ouvrage d'Henri Dunant "Notice sur la Régence de Tunis", publié en 1858. L'inscription en arabe est une invocation divine pour protéger le royaume tunisien (المملكة التونسية). À partir des années 1840, les Beys menèrent une politique extérieure visant à consolider leur trône et à s'émanciper de la suzeraineté ottomane.

Le séjour d’Ahmed Bey en France, entamé le 8 novembre 1846 (le navire l’amenant accosta à Toulon à cette date), et prolongé jusqu’à fin décembre de la même année, ne fut guère anodin, car il s’agissait de la première visite d’un dirigeant arabo-musulman dans l’Hexagone. Victor Hugo souligna, dans son ouvrage ”Choses vues, 1830-1846″,  les égards réservés au souverain tunisien, en relevant que son arrivée à Toulon fut saluée par vingt-et-un coups de canon, comme il était de rigueur pour les têtes couronnées. En atteignant Paris, le Bey fut accueilli magnifiquement par Louis-Philippe Ier, qui le logea au palais de l’Élysée, résidence des chefs d’État étrangers, et en donnant, à son honneur, une superbe réception au palais des Tuileries. Accompagné de certains de ses ministres et hauts dignitaires, à l’instar de Mustapha Khaznadar et de Kheireddine, ainsi que de son secrétaire particulier, l’historien Ahmed Ibn Abi Dhiaf, il découvrit les monuments et les lieux les plus renommés de Paris et de ses environs.

C’est le 29 novembre, qu’Ahmed Bey se rendit à Versailles, où il admira longuement les jets d’eau des fontaines et des bassins parsemant les remarquables jardins du château. Le lendemain, il passa cinq heures, comme le nota Ahmed Ibn Abi Dhiaf, à explorer les innombrables salles du palais. Cette visite impressionna considérablement le Bey, et bien qu’il commença à bâtir son “Versailles tunisien” à M’hamedia avant son voyage en France, il amplifia grandement son projet initial après son retour. Souhaitant imiter Versailles, il engagea des dépenses exorbitantes, ayant pesé lourdement sur les finances de l’État.

Wikimedia Commons / Domaine public
Gros plan sur la partie supérieure du portrait d'Ahmed Bey, peint par Mohamed al-Judali, et conservé dans les collections nationales tunisiennes. Datée des années 1850, cette oeuvre reproduit, quasiment à l'identique, le portrait d'Ahmed Bey réalisé par Charles-Philippe Larivière en 1846, lors du séjour du souverain tunisien en France. Le tableau de Larivière, qui diffère du premier par le nombre de décorations honorifiques, trois au lieu de quatre, fait partie des collections de peintures du château de Versailles.

La visite d’Ahmed Bey à Versailles ne fut nullement la seule d’un monarque tunisien. Au cours de la première moitié du XXe siècle, pendant l’ère du Protectorat, d’autres souverains husseinites prirent le temps de le découvrir. Ce fut notamment le cas de Mohamed El Hédi Bey (1902-1906) le 15 juillet 1904, qui se rendit au château chaperonné par le président français Émile Loubet, et d’Ahmed Bey II (1929-1942) le 16 juillet 1930. À cette époque, un article du journal Le Figaro, relayant cette dernière visite, mentionna la solennité de l’accueil : « Arrivé le matin en automobile avec son état major, le Bey de Tunis a été reçu dans la cour de marbre du château de Versailles. Les honneurs militaires sont rendus par le 1″ régiment de dragons portés ». Il ajouta que « dès l’arrivée du souverain, la musique du  24° régiment d’infanterie joua l’hymne beylical, puis la Marseillaise ».   

Les divers passages de monarques tunisiens ont laissé des souvenirs. Ainsi, un portrait d’Ahmed Bey, peint par Charles-Philippe Larivière et daté de 1846, ainsi qu’un ensemble de documents photographiques montrant la visite de Mohamed El Hédi Bey en 1904, sont conservés dans les collections du château de Versailles. Autre empreinte tunisienne, et non des moindres, la présence d’un très beau marbre tunisien dans l’endroit le plus féerique de la demeure du roi soleil.

Un marbre tunisien des plus prestigieux dans la galerie des glaces

Très prisés depuis l’antiquité, les marbres tunisiens, en particulier ceux de Chemtou, l’antique Simitthus, site localisé au nord-ouest de la Tunisie, dans le gouvernorat de Jendouba, sont réputés tant pour leur qualité, que pour leurs couleurs, notamment rose, rouge et jaune. Cette dernière fut la plus convoitée. Exploités par les rois de Numidie dès le IIe siècle av. J-C, les marbres de Chemtou furent introduits à Rome en 78 av. J-C. Depuis cette date, et jusqu’à l’époque contemporaine, ceux-ci furent exportés dans l’ensemble du monde méditerranéen et même au-delà.

Le marbre de Chemtou est visible dans l’espace le plus fastueux du château de Versailles : la galerie des glaces. Œuvre magistrale de l’art français au XVIIe siècle, ayant soixante-treize mètres de long et plus de douze mètres de hauteur, elle fut construite et décorée, de 1678 à 1684, sous la conduite de l’architecte favori de Louis XIV, Jules Hardouin-Mansart, et du peintre Charles Le Brun. Le marbre jaune à veines rouges de Chemtou compose les corniches et cimaises de certaines gaines (piédestaux), supportant les bustes d’empereurs romains, en particulier celui de Titus.

M. Coyau / Wikimedia Commons / Licence CC BY-SA 3.0
Gros plan sur la partie supérieure d'une gaine, dont la corniche et la cimaise sont en marbre jaune à veines rouges de Chemtou. Cette gaine, située dans la galerie des glaces, est surmontée du piédouche appartenant au buste de l'empereur romain Titus.

Il n’est pas fortuit d’attirer l’attention sur une statue de la reine Didon, la légendaire fondatrice de Carthage, plus connue en Tunisie sous le nom d’Elyssa, représentée sur le bûcher funèbre où elle s’apprête à se donner la mort. Elle borde l’un des endroits névralgiques des jardins du château de Versailles : le Tapis vert, également appelé Allée royale, qui est un parterre de pelouse localisé dans la grande perspective du palais. Ce que l’on peut contempler de nos jours est une fidèle copie en résine, réalisée en 2017, remplaçant l’original en marbre blanc, sculpté par Jean-Baptiste Poultier en 1689. L’original précieux, œuvre monumentale haute de 2,4 mètres, fut mis en réserve pour le préserver des altérations dues aux éléments naturels.  

Vincent Torri / Wikimedia Commons / Licence CC BY-SA 3.0
Vue d'ensemble de la statue de la reine Didon, la légendaire fondatrice de Carthage, ville occupant une place primordiale dans l'histoire antique de la Tunisie. Bordant le Tapis vert, dans les jardins du château de Versailles, cette œuvre remarquable, sculptée par Jean-Baptiste Poultier en 1689, fut remplacée en 2017 par une copie identique en résine, pour protéger l'original en marbre blanc. 

Il est à signaler enfin qu’un buste en marbre blanc, daté de 1706, du général carthaginois Hannibal se trouve dans une section du parc de l’ancienne résidence royale, appelée “salle des Marronniers”. Discrètes et guère mises en lumière, les empreintes tunisiennes au château de Versailles constituent pourtant des ponts entre l’histoire et le patrimoine culturel de la Tunisie et ceux de la France...

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