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27/11/2018 14h:28 CET | Actualisé 27/11/2018 14h:28 CET

Larbi Arezki délivre à la galerie "Espaco" de nouvelles interfaces du sensible

LARBI AREZKI

En faisant déplacer vers El-Achour (banlieue d’Alger) plusieurs dizaines d’œuvres confectionnées au sein d’un logement-atelier situé au centre de la capitale algérienne (proche de la Place Audin), Sadat Cherifi Sakina (la propriétaire du site) extirpait par là même de l’anonymat intimiste les narrations-miroirs et maturations mnémoniques de Larbi Arezki, peintre devenu, au fil d’illustrations livresques et journalistiques, d’actes théâtralisés et prestations cinématographiques, le marqueur silencieux de la polysémie visuelle. 

Depuis le 17 novembre 2018, les visiteurs de l’exposition Alter-égo découvrent quelques étapes cachées de son parcours multiformes, peuvent, via les médiums sélectionnés (dessins, croquis, lithographies) déceler l’“Autre du moi créateur”. İls le feront d’abord en feuilletant, à l’entrée du lieu, l’un des deux “portefeuilles de compétences”.

Si, plus épistolaire, le premier “Memo’Art” informe sur la biographie, le second offre aux regardeurs des “bobines” photographiées face-profil. Parfois dupliquées, ces “gueules” se côtoient à l’intérieur de quatre puzzles photographiques alignés plus loin à l’aide d’appliques murales.

Parmi les 765 développées se trouvent celles d’acteurs influant du champ artistique et littéraire, des “tronches” à différencier des portraits robots et “robeux” (ou “rebeux”, arabes en verlan) sortis du catalogue-souvenir parce que fichées au registre du terrorisme islamique ou à l’inventaire de l’immigration clandestine (comme par exemple les harraga). Les instantanés “en-visagés” (ou à dévisagés) répertorient depuis l’année 1994 la présence-absence de femmes et hommes rencontrés au gré des pérégrinations territoriales, des nomadismes et cheminements accomplis au rythme de contrats souvent précaires.

Puisque, soulignera le plasticien, “C’est de la mémoire qu’il s’agit (…). İl ne faut pas la laisser (au sein) des replis (de) l’ombre, des entassements d’oublis (…)” mais la moduler en ”(…) moments bleus”, voire en un temps Bleu pétrole, pour reprendre ici l’intitulé de l’album phare du chanteur Alain Bashung. Cette couleur huilée tapisse d’ailleurs, par touches disparates, la surface plane d’une table basse placée en évidence au milieu de l’espace de monstration, met concomitamment en exergue trois clichés noirs et blancs. İl s’agit là des figures de Djamel Allam, Salah Hioun et Abdelwahab Mokrani, têtes d’affiche posthumes auxquelles la manifestation est dédiée, précisera un installateur dont l’existence artistique demeure constitutive de ”(…) ces gens-là”, ajoutant à ce propos que ”(…) la vie de mes amis, c’est aussi un peu la mienne. Le sel de ma vie.” (in Porfolio, nov 2018).

Installé dans l’altérité (organique et minérale) des sentiments, Larbi Arezki tatouera au crayon, feutre, fusain ou encre de chine l’épiderme de soixante-dix faciès, empruntera les pistes graphiques de la matière, notamment la technique du papier mâché, plié, froissé, malaxé de façon à densifier les traits d’effigies énigmatiques, à pigmenter des masques ancestraux laissant entrevoir une stratification des héritages esthétiques.

Les séquences optiques nous renvoient aux compositions expérimentales des années 80, lorsque, renouant avec les libertés du geste primitif, l’émergent de l’art contemporain dépassait le seuil de l’açala (authenticité), rompait ainsi avec les bornes-clôtures de l’affirmation de soi ou idéaux de spécificité, insufflait la densité spirituelle d’un “Signe” déjà acclimaté par une partie de la génération des décennies 60 et 70, dégageait des arrières fonds patrimoniaux les indices d’une singularité alternative visible du 09 au 24 octobre 1982 au Centre culturel de la Wilaya d’Alger. L’étudiant des “Beaux-Arts” livrait à l’occasion de sa première exposition personnelle une écriture pictographique inspirée des gravures rupestres du Tassili, montrait la constellation poly-oculaire de points, croix et spirales “sténographiés” sur de petits formats contrastant avec les larges rouleaux de papiers Canson dépliés  au même endroit le dimanche 08 avril 1984.

Plongeant dans les abysses de la préhistoire, Larbi Arezki digitalisait à hauteur d’ombres des peaux de bubales couverts de bitume, goudron ou vernis, amplifiait les corps-images d’une topologie ou archéologie de la perception.

 

Larbi Arezki

Larbi Arezki : Peau de bubale, huile-goudron sur canson, 180X140 cm, 1984

Victimes d’un processus de désagrégation granulaire (micro-desquamation) ou du développement de calcins, les ébauches pariétales du Tassili N’Agger se mouraient, risquaient de disparaître totalement. À chaque éclat de la roche, c’était un morceau de cognition qui se dérobait à l’entendement général et l’intervenant (Arezki) pensait pouvoir résorber  l’émiettement en quadrillant ses fresques de rubans adhésifs (leur décollage provoquait également des bandes blanches structurantes). La démarche réparatrice faisait office de cataplasme et empêchait (symboliquement) l’altération des parois. 

 

Larbi Arezki

 Larbi Arezki : Écriture/figure II, huile, goudron sur toile, 140X100 cm, 1988

Hormis les grottes polychromées, l’artiste observait tout autant les boues, fagnes et amalgames fangeux, scrutait ces obscures gadoues, en exploitait les ressources tactiles dans le souci de jouer sur l’ambivalence Écriture-Figure et les effets de la calcination, laquelle opérait, entre cendres et émulsions corrosives, de manière rétinienne. En contact sensoriel avec les forces sous-jacentes et telluriques de la Nature, Larbi Arezki ressentait pareillement la fragilité des couches sédimentaires desquelles s’échapperont bientôt les poussées souffreteuses d’un magma ratissant la toile de coulures polymorphes.

Surgissant en giclées furtives, aléatoires et graduelles, des traînées de ruissellement se dégageaient de l’étreinte terrestre pour offrir les visions brumeuses du clair-obscur, les vertiges chromatiques d’une Portée du Regard à apprécier différemment du 12 au 31 janvier 1993 au Centre culturel français (CCF).

Là, l’épaisseur du plan d’immanence contractait cette fois des ramifications réticulaires métamorphosées en graffitis-textures et textuels témoignant de la diversité d’exécution d’un performeur d’exception. Sa rétrospective au Musée d’art moderne d’Alger (MAMA) apparaît par conséquent et dorénavant indispensable.

 

Larbi Arezki

 Larbi Arezki : Matériel pour sagacité, technique mixte sur papier mâché, 65X50 cm, 1992