LES BLOGS
01/01/2019 16h:30 CET | Actualisé 01/01/2019 16h:30 CET

L'après-Imlil: enjeux et défis

Une fois les larmes séchées, les sit-in de solidarité levés et les bougies de recueillement consommées, l’ombre de l’acte odieux et barbare continuera de planer sur nos consciences

FADEL SENNA via Getty Images

Quelques jours avant le drame d’Imlil, un marchand ambulant de 25 ans, ex-détenu à antécédents terroristes selon le directeur général du BCIJ, aurait mis sur pied à la hâte une “cellule” de brutes dans l’intention de commettre un acte terroriste à l’intérieur du royaume sans spécifier d’objectifs clairs et prémédités. Les cibles éventuelles devaient être des membres de la sûreté nationale ou des touristes étrangers, d’après le patron du BCIJ.

Les deux touristes scandinaves dans la fleur de l’âge qui se sont trouvées sur le chemin de ladite éventualité durent payer cher leur amour de l’aventure et la confiance inspirée par la convivialité des Marocains. En dressant leur tente dans un endroit isolé, sans l’assistance d’un guide touristique, elles se sont constituées en proies faciles et idéales pour les “loups solitaires” qui guettaient déjà des brebis pour leur chasse.

Une fois les larmes séchées, les sit-in de solidarité levés et les bougies de recueillement consommées, l’ombre de l’acte odieux et barbare continuera de planer sur nos consciences. C’est une blessure qu’on n’est pas prêt d’oublier de sitôt. Les enjeux et les défis sont de taille, et une diagonale lecture des événements qui se sont produits au cœur du Grand Atlas laisse à méditer les points suivants:

- Le déplacement de l’action terroriste vers les zones rurales à haute affluence touristique est d’une grande signification. Il est courant pour les terroristes de tabler sur l’environnement urbain dont la densité de la population, l’afflux touristique et les moyens d’irradiation médiatique fournissent à l’acte terroriste des voies rapides et multidimensionnelles en lui donnant de l’ampleur et propageant exponentiellement l’effroi et la peur chez les citoyens. La tragédie d’Ìmlil témoigne d’un phénomène sanglant et ignominieux qui rampe sur la zone rurale. Si l’on considère qu’elle est révélatrice d’une perte de terrain sur zone urbaine due aux efforts louables des services de la sécurité nationale, elle indique, par ailleurs, que le credo extrémiste ne badine pas avec le souci de trouver une alternative pour recouvrer l’ampleur de l’emprise perdue sur le secteur urbain. Bien que perpétrée en zone rurale, l’action terroriste d’Imlil compte trois facteurs de base qui lui ont concédé une aura médiatique à l’échelle nationale et internationale comme l’a souligné le porte-parole de la DGSN: la citoyenneté européenne des victimes, la brutalité des sévices infligés à leur corps et l’outrageuse diffusion du film du crime sur les plateformes de communication sociale. Autant de facteurs qui ont aidé à la propagation de la confusion et de la peur ciblées par les terroristes; ils ont, en contrepartie, contribué de manière significative au déclenchement d’un grand mouvement de solidarité et d’indignation auprès des Marocains. Si le déplacement des attentats terroristes vers la zone rurale montre l’étendue du siège imposé au credo extrémiste en ville, il indique aussi les possibilités que mettent les technologies nouvelles de communication entre les mains des ces extrémistes pour inoculer leur venin dans les esprits simples. L’événement a également permis l’arrestation d’utilisateurs des réseaux sociaux qui ont salué l’action terroriste d’imlil et publié des propos incitant à la haine. On devrait dans ce cadre se préoccuper des partisans silencieux des opérations terroristes, vu l’absence de moyens efficaces de les dépister.

- L’élément le plus important sur lequel il convient de se focaliser est le type de recrues ciblées par le credo djihadiste et l’aval qu’elles en détiennent pour improviser l’attentat terroriste avec les moyens du bord. Cette attitude est en grande partie due aux fatwas obscurantistes appelant à l’exécution d’actes djihadistes sans s’en référer à un “prince” quelconque. Par conséquent, le phénomène desdits “loups solitaires”, qui considère toute attaque comme une victoire de l’idéologie extrémiste, est devenu plus fréquent au cours des dernières années sur l’échelle internationale, avec des attaques à l’arme blanche, des voitures qui foncent sur les piétons, etc. Le phénomène en soi est révélateur de la contraction et de l’étranglement que subissent les sphères terroristes en raison des efforts de renseignement et des mesures de précaution visant à anticiper et à éviter les opérations terroristes. Il va sans dire qu’il s’agit d’un défi majeur pour les instances de lutte contre le terrorisme: la transformation des procédés terroristes implique l’ouverture d’une hypothèse permanente sur les dangers prévisibles dus à la facilité de recrutement des candidats dans les milieux où sévissent l’analphabétisme, l’exclusion, la pauvreté et l’ignorance. Ces milieux constituent l’espace idéal d’incubation des germes haineux de l’extrémisme qui attise le feu du mépris que ces candidats, marginalisés et à court de moyens de subsistance, ont déjà pour la société.

Force est de constater que l’État détient là l’un des défis majeurs à soulever sur le plan social. Il est impératif d’entreprendre un plan d’urgence visant à contenir les jeunes, à les encadrer et à les réhabiliter sur les plans culturel, intellectuel et professionnel.

- Le défi est d’autant plus complexe sur le plan sécuritaire si l’on considère les derniers développements sur la cartographie du terrorisme qui subit une sorte de “processus d’érosion” en raison du siège étroit qui lui est imposé dans le monde. Le président américain a récemment annoncé le retrait des troupes américaines de la Syrie après la prétendue défaite de l’EI. L’envoyé des États-Unis auprès de la Coalition internationale contre le terrorisme Brett McGurk avait déclaré quelques jours avant la décision surprise de Trump, et avant de présenter sa démission, que “même si la fin du califat en tant que territoire est maintenant clairement à portée de main, la fin de l’EI prendra beaucoup plus longtemps”. Il faudrait beaucoup de temps, a-t-il souligné, avant que les veines des “cellules secrètes” ne se dessèchent définitivement.

Dans ce contexte, et en rapport avec les défaites de l’EI sur le terrain, le porte-parole officiel de la DGSN a indiqué que les 1692 Marocains qui ont rallié la cause daechienne en Syrie et en Irak prévoient de retourner au Maroc. 242 de ces moudjahidines marocains, a-t-il ajouté, ont été interpelés à leur retour au pays. D’autre part, des “rapports secrets européens” mettent en garde contre les dangers potentiels des détenus pour des actes de terrorisme dans des prisons européennes, où ils sont dans leur grande majorité devenus encore plus extrémistes. Selon ces rapports, 500 djihadistes, y compris des Marocains, quitteront ces prisons au cours des deux prochaines années et constitueront un danger potentiellement immanent.

D’après le directeur général du BCIJ, trois des détenus de la cellule démantelée dans le crime d’Imlil ont des antécédents judiciaires dans des affaires liées au terrorisme. Cela prouve que même mis en liberté et depuis des années ces anciens détenus n’ont pu réussir une véritable conciliation sociale et n’ont jamais renoncé aux idées obscurantistes.

Il y a certes lieu de se féliciter du degré de professionnalisme des forces de la sécurité nationale et de la collaboration des citoyens dans cette sombre affaire. C’est notre seule consolation suite au drame d’Imlil. Il faut nonobstant être naïf pour croire que la veine extrémiste est évincée. Certaines boulangeries ont affiché qu’elles s’abstiendraient de vendre les gâteaux de fin d’année. C’est scandaleux! Et ça prouve que la peur et le discours takfiriste ne cessent de creuser silencieusement les flancs de la société.

Bref, on a beaucoup de pain sur la planche, l’horizon se prononce jonché de chalenges devant les forces de la sécurité nationale, devant le secteur touristique qui va devoir redorer son blason, devant l’action sociale édifiante et surtout devant l’enseignement qui devrait avoir pour l’une de ses tâches primordiales de trouver le moyen d’immuniser les enfants et les citoyens en général contre les idéologies extrémistes.