ALGÉRIE
12/10/2018 13h:35 CET | Actualisé 12/10/2018 13h:47 CET

L’apparatchik Saïd Bouhadja s’amuse et s’offre le "rôle de sa vie"

Saïd Bouhadja a le rôle de sa vie au moment où l’on veut le dégommer

Anadolu Agency via Getty Images

C’est un morceau incroyable de journalisme qui a été offert par Ennahar TV : son journaliste s’étrangle littéralement de voir Saïd Bouhadja, président de l’APN, “enfreindre toutes les règles” en allant prendre un café à Alger avec deux ex-députés dont un “mahsoub 3la Toufik” (comptabilisé sur Toufik (sic)). 

La “crise de l’APN” se déroulant sur fond d’absence d’un pouvoir présidentiel quasi-monarchique nous a déjà édifié sur l’incroyable mépris de la Constitution et des lois de la part d’Ahmed Ouyahia. Le Premier ministre de la République, tout en faisant mine d’encenser le passé de moudjahid de Bouhadja l’invite tout simplement à oublier la légalité constitutionnelle et à se soumettre à “la légalité de l’état de fait”.

Comment un Premier ministre peut-il suggérer que la loi est secondaire ? C’est vrai que ce n’est pas une première, on se souvient d’un ministre de l’intérieur appelant les walis à ne pas se soucier des lois. C’était dans les années 90 mais depuis on est censé assurer un minimum de respect des formes.

 Dans la même conférence de presse, Ouyahia invoque la “Constitution” et la “séparation des pouvoirs” pour contester l’argument de Bouhadja sur le fait qu’il n’a pas reçu une demande du président Bouteflika de quitter son perchoir.  Tant pis pour lui, Bouhadja est lui aussi une réalité des faits adossée à la loi… C’est inextricable.

Jusqu’à présent, on n’a pas d’explication sérieuse sur les raisons qui ont poussé subitement les députés du FLN rejoints par ceux du RND à demander à Bouhadja de “dégager”.  Une demande qui n’est prévue ni par la Constitution, ni par le règlement intérieur. Mais comme le Premier ministre l’a dit, la loi est théorique et “l’état de fait” prime. 

“Numéro trois” contre “numéro zéro”

Ceux qui ont conçu l’opération ont dû supposer qu’il s’agit d’une promenade et d’ailleurs Bouhadja a semblé, au tout début, près à se soumettre…  Est-ce l’accusation de mauvaise gestion et de frais de mission excessifs qui a été la goutte d’eau qui a fait sortir de ses gonds  l’ancien moudjahid devenu un  apparatchik effacé?

Ceux qui ont connu le mouhafedh du parti qu’était Bouhadja se souviennent d’un manieur minimaliste de la langue de bois, cette langue creuse de la prudence qui permet de faire carrière en rasant les murs, en évitant de faire trop parler de lui. Et la carrière de Bouhadja au FLN est exemplaire de la vie terne et tenace de l’apparatchik qui est toujours  de vivoter sans être trop visible.

Bouhadja semblait même s’être résolu à cette vie de second rôle. Même son arrivée à la tête de l’APN -troisième personnage de l’État- il la vivait comme l’ultime second rôle de sa carrière. Et voilà donc qu’une mystérieuse opération décide de lui enlever ce second rôle pour le pousser vers le néant.

L’apparatchik se révolte et il a le soutien de l’Organisation nationale des moudjahidines.  Il refuse de céder. Il dit son mépris à Ouyahia le “numéro zéro” dans l’État qui veut faire partir le “numéro 3 de l’État”. Il met a nu ces députés soucieux de la bonne gestion de l’APN mais qui accaparent de trois à cinq voitures… 

Le rôle de sa vie

C’est comme une soudaine naissance, Bouhadja oublie la langue de bois et se laisse à parler cru.  Il sait qu’on finira par le faire partir d’une manière ou d’une autre, mais il a décidé de ne pas leur faciliter la tâche. 

Au point de pousser le site ALG24 d’Ennahar à s’écrier mais “où est passé le département de Tartag”. On connaît la suite avec l’affaire d’Ennahar et des services… Le département de Tartag aurait donc décidé de ne pas “s’ingérer” dans les affaires de l’APN et de ne pas chercher à imposer la “légalité de l’état de fait” si chère à Ouyahia. Mais il commet l’impair d’agir avec le journaliste d’Ennahar “comme au temps de Toufik” et un de ses responsables se fait enregistrer comme un amateur par le patron d’Ennahar…

La révolte de l’apparatchik effacé provoque de grosses vagues au sein du régime. Saïd Bouhadja a son quart d’heure de célébrité et il rencontre même une sympathie inattendue dans l’opinion qui, à l’évidence, aime bien voir le régime être coincé par ses propres turpitudes.

Saïd Bouhadja a le rôle de sa vie au moment où l’on veut le dégommer. Il va dans un café rue Didouche, rigole, se fait prendre en photo avec des gens. Peu importe combien cela durera, de son point de vue, c’est un moment inespéré, celui où l’apparatchik devenu humain s’amuse comme jamais en faisant chier… les autres, ceux qui ont décidé de le faire déguerpir.

Loading...
Loading...