MAROC
13/06/2019 10h:57 CET | Actualisé 13/06/2019 15h:53 CET

"L'amour interdit", l'amour et la sexualité au Maghreb racontés dans un livre

23 histoires qui bouleversent souvent, qui bousculent aussi, et qui laissent parfois entrevoir l’espoir.

Soumya Benkacem Photography via Getty Images

SOCIÉTÉ - Aimer pour le meilleur et surtout pour le pire. Après son documentaire “Sexe et amour au Maghreb”, diffusé en janvier dernier sur la chaîne française M6, la journaliste Michaëlle Gagnet revient sur le sujet tabou de la sexualité -et plus largement de l’amour- au Maghreb dans un livre sorti ce 12 juin aux éditions L’Archipel: “L’amour interdit. Sexe et tabous au Maghreb”. Un portrait poussé des relations amoureuses des Marocains, Tunisiens, Algériens, des hommes et des femmes, des jeunes et des moins jeunes, au travers leurs récits et ceux de spécialistes. 23 histoires qui bouleversent souvent, qui bousculent aussi, et qui laissent parfois entrevoir l’espoir. 

Les lois et restrictions ne sont pas les mêmes en Algérie, au Maroc, et en Tunisie -seul pays à autoriser l’avortement. Mais dans les trois pays du Maghreb, en 2019, hommes et femmes doivent ruser pour vivre pleinement leurs amours et leur sexualité. Comme le souligne dans la préface du livre l’auteure franco-marocaine Leila Slimani, “la situation des droits sexuels au Maghreb donne lieu à d’innombrables tragédies individuelles”. Michaëlle Gagnet, qui a longtemps travaillé en Tunisie, a recueilli le récit de ces tragédies pendant trois ans. “Leurs histoires m’ont bouleversée et surprise, tant elles sont éprouvantes. Plus sombres qu’on ne l’imagine, même si ceux qui les narrent savent y distiller de l’humour et une distance parfois déconcertante”, raconte l’auteure en début d’ouvrage. 

Pénalisation des relations sexuelles hors mariage, avortements clandestins, bébés nés hors-mariage, reconstruction de l’hymen, abstraction du plaisir féminin, homosexualité, pression sociale. Dans un contexte législatif difficile et de “répression”, une “société patriarcale (qui) donne encore à l’homme un pouvoir important. Un machisme que certaines mères contribuent à faire perdurer. Le poids de la religion (qui) apparaît en filigrane”, ils ont raconté l’adaptation, l’humiliation, et les contraintes qu’ils ont vécus pour tenter de vivre heureux, ou de vivre tout court.

“L’amour sous surveillance”

L’ouvrage s’ouvre comme le reportage. En Tunisie, on surveille, en bord de plage ou sur des parkings, des couples venus se retrouver à l’abris des regards. Ici, Lyes, un franco-algérien habitué aux séjours en Tunisie, est arrêté au bord de la route avec son amie Sélima. Elle est accusée par les forces de l’ordre d’avoir été découverte complètement nue, en plein acte sexuel. Eux, soutiennent une simple accolade. Ils écoperont de 3 mois et 4 mois et demi de prison. Qui les changeront à jamais.

“En Tunisie, le concubinage est passible de six mois de prison. Il n’est pas strictement interdit par la loi mais pour le prouver, les policiers tenteront de montrer que la femme s’est fait entretenir, à l’égal d’une prostituée”, explique plus loin Michaëlle Gagnet. 

Sans mariage, pas de liberté pour les amoureux. Un couple de marocains non mariés en a fait l’expérience à Rabat. Aucune chambre d’hôtel ne leur sera donnée sans acte de mariage. “On regarde où tu vas, avec qui tu sors, tu n’es jamais tranquille. Avec le mariage, ces commérages prennent fin”, souligne Jihene, jeune mariée tunisienne. Ces restrictions, et la pression sociale qui l’accompagnent occultent complètement la liberté, entraîne mariages forcés, arrangés, viol conjugal,  “comédie de la virilité”.

Les problématiques varient selon les pays du Maghreb. Au Maroc, l’auteure a mis en avant les mères célibataires et leurs “enfants de la honte”. “L’exemple le plus terrible de ce que subissent les femmes. Elles vivaient paisiblement dans leur famille et parce qu’elles ont eu une relation sexuelle sans se marier, sont tombées enceintes et que leur mari n’a pas voulu assumer, elles se retrouvent rejetées par leur famille, à vivre dans la rue. Elles sont mises au ban de la société et risquent même la prison pour avoir eu des relations sexuelles hors mariage”, nous disait-elle, déjà à la sortie de son documentaire. 

Le sujet a aussi permis d’aborder l’avortement et ces Marocaines désespérées qui utilisent “broches de boucher, aiguilles à tricoter, objets tranchants de toutes sortes qu’elles s’enfoncent dans le vagin pour rompre la poche des eaux”, ou tout autre moyen qui met en péril leur vie pour échapper à la pression sociale. Au Maroc, des militants se battent pour le droit à l’avortement pour toutes, comme Ibtissam Lachgar, fondatrice du M.A.L.I. Le HuffPost Maroc s’est entretenu avec Michaëlle Gagnet, l’auteure de l’ouvrage.

DR

HuffPost Maroc: Vous avez sorti un documentaire en janvier dernier sur le sujet, comment a-t-il été reçu ?

Michaëlle Gagnet: Le documentaire a été très bien reçu, notamment par ceux qui connaissent bien le Maghreb et se battent pour que les lois changent, ceux aussi tout simplement qui aspirent à plus de liberté. Filmer ce qui est tabou permet de sortir du silence. L’image a cette force de montrer la réalité et pousse à ne plus être dans le déni. Montrer des situations difficiles ne veut pas dire que tout est noir mais c’est simplement pointer du doigt des souffrances, donner la parole à celles, car ce sont souvent des femmes, qui souhaiteraient sortir de ce carcan patriarcal qui les étouffe. Le public français, lui, a découvert des faits, des situations qu’il ignorait. Nombreux sont ceux qui ont été impressionnés par le sort des mères célibataires au Maroc et par le courage des activistes de l’association “Shams” qui se bat pour les droits des homosexuels en Tunisie.

Pourquoi avez-vous choisi de publier un livre ? Dans quelle mesure permet-il d’aller plus loin?

Le livre était déjà en projet quand j’ai commencé à tourner le documentaire. Avec le film, nous avions une matière exceptionnelle que nous ne pouvions totalement exploiter pour des questions de durée. Le livre permet d’aller plus loin, de raconter des histoires que nous n’avions pas la possibilité de développer dans le film. Au Maroc, j’ai pu aborder le thème sensible de l’avortement grâce aux témoignages de responsables associatifs ou de gynécologues, raconter aussi cette parole qui se libère comme dans cette faculté de Casablanca où était organisée une grande conférence sur la sexualité devant des étudiants enthousiastes. J’ai pu également donner la parole à des spécialistes qui ont permis d’éclairer le débat, de donner des clés pour comprendre les sociétés maghrébines comme Raouda ElGuedri, sociologue tunisienne ou Olfa Youssef, islamologue. Et au Maroc, Meriem Othmani, Aïcha Chenna, qui défendent les mères célibataires ou entre autres, Ibtissame Betty Lachgar sur le droit à l’avortement.

Quel(s) témoignage(s) vous a le plus marqué sur l’ensemble des personnes que vous avez rencontrées ? Et au Maroc?

Tous les témoignages sont très importants et précieux à mes yeux. Car ces hommes et ces femmes, célibataires ou mariés, hétérosexuels, homosexuels ont accepté de se livrer avec beaucoup de courage. Parmi eux, j’ai été très touchée d’entendre le récit de cette mère de famille qui, malgré des études supérieures, une volonté d’indépendance, a fini par céder à sa famille et a épousé, sans le connaitre, un homme violent qui a détruit sa vie. La pression familiale est telle, l’impossibilité aussi de se connaitre, de vivre ensemble font que certains mariages se révèlent désastreux. Le corps de l’autre est parfois également une terra incognita et les mésententes sexuelles fréquentes. Les témoignages des homosexuels que j’ai recueillis sont également impressionnants car ils sont considérés comme des “criminels dans leur propre pays”, ils risquent trois années de prison et peuvent être arrêtés à tout moment. Je me souviens de Sabri, jeune tunisien au regard perdu, réfugié en France, qui a quitté son pays, sa famille, son travail. Il avait été agressé et violé et en portant plainte, le jugement s’est retourné contre lui. Il a été condamné à une peine de prison et a dû fuir. C’est un jeune homme brisé.

Quelles sont les différences entre les trois pays maghrébins? 

La Tunisie est le pays le plus ouvert du Maghreb et le plus moderne. Le droit à l’avortement a par exemple, été donné en 1973, soit un an avant la France. Et de nombreuses réformes, comme l’égalité dans l’héritage sont aujourd’hui devant le parlement. Elles pourraient révolutionner les rapports-hommes femmes et les libertés individuelles. Par exemple: l’obligation de la dot pourrait être abandonnée, les enfants seraient placés sous l’autorité des deux parents, le concubinage non réprimé et l’homosexualité dépénalisée. Même si rien n’est encore fait, j’ai beaucoup d’espoir pour ce pays. Au Maroc, la situation parait plus figée, certains de mes témoins parlent même de “régression”. Les lois sont plus dures et liberticides comme cet article 490 qui punit d’un an de prison les relations sexuelles hors mariage. Quant à l’Algérie, le code de la famille est appelé “code de l’infamie” et de nombreuses femmes, aujourd’hui, dans le cortège des manifestations qui s’emparent de la rue, aspirent à le modifier, revendiquent plus de droits. En Algérie, une jeune femme me raconte aussi à quel point le harcèlement de rue est un fléau.

Votre livre, comme le documentaire, se veut-il être un combat pour la liberté sexuelle et un message d’espoir?

Au-delà du plaisir d’écrire, d’avoir l’immense chance de rencontrer des hommes et des femmes extraordinaires et courageux, ce livre est une pierre dans ce combat pour les libertés sexuelles, la liberté des corps, la liberté tout simplement, qui reflètent l’état des liberté individuelles dans un pays. C’est le combat aujourd’hui des femmes au Maghreb mais c’est aussi celui de toutes et de tous. C’est un combat universel. Je suis optimiste car la parole se libère, la jeunesse de Tunisie, du Maroc et d’Algérie aspire au changement et la société civile est extrêmement dynamique.