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31/10/2018 09h:17 CET | Actualisé 31/10/2018 09h:17 CET

L’amour chez les Algériens

Capture d'écran

Dans un livre tout  à fait récent (Le Peintre dévorant la femme ), Kamel Daoud revient sur l’un de ses thèmes favoris, qu’on pourrait appeler les déficiences des Algériens, voire leurs blocages et leurs refus, dans le domaine de la sexualité. A en juger par le taux des naissances dans ce pays, il semblerait que ses habitants n’ont en tout cas pas oublié comment on fait les enfants, ce qui est rassurant pour l’avenir.

Cependant la question existe, mais on peut aussi l’aborder par le biais de l’humour et du comique, comme le fait ou le faisait Fellag dans un sketch déjà ancien, remontant à peu près à l’époque du nom moins célèbre Omar Gatlato de Merzak Allouache, film dont on reparlera. Cet éloignement dans le temps permettra d’ailleurs à ceux qui le souhaitent de dire qu’il s’agit d’une époque révolue. En tout cas, fidèles à une méthode dont ils savent faire un excellent usage, les auteurs de ces deux œuvres, véritables modèles d’algérianité, ont fait le choix de rire face à une situation dont on pourrait aussi bien pleurer. Et c’est cette substitution du rire aux larmes qui dans les deux cas a fait leur succès.

Rappelons donc qu’il s’agit de l’amour ou plutôt de sa difficulté  à exister ou à se dire ou à s’imposer. Difficulté surtout ressentie par les hommes car chez Fellag comme chez Merzak Allouache , il semble que les filles s’en tirent beaucoup mieux : elles parlent et elles agissent, alors que leurs supposés partenaires masculins n’arrivent à faire ni l’un ni l’autre. Comme dit si bien Fellag à propos de son piètre héros Mohamed, côté  théorie ça va mais pour ce qui est du passage à la pratique, aïe, aïe, aïe, c’est là que les choses se gâtent.

La théorie pour Mohamed se trouve dans la lecture d’ innombrables romans de la collection Harlequin “sensuels et romantiques”, comme dit la publicité ; la pratique pourrait ou aurait pu commencer dans le hall d’entrée d’un immeuble de la Rue Didouche Mourad, où son énergique amoureuse a réussi à l’entraîner.

Mais lorsqu’elle lui dit non sans impatience “Mohamed, je t’aime”, il emprunte sa réplique à la formule d’un des romans dont il est gavé, en la citant intégralement telle qu’elle est écrite dans le livre : “Moi aussi, je t’aime, murmura-t-il”, et le sketch s’arrête là, sous les applaudissements du public !

Cependant il n’y a pas que la lecture des romans d’Harlequin qui fasse obstacle à l’expression vraie et sincère des sentiments. C’est tout le sujet de la scène décisive d’Omar Gatlato, celle où Omar éperdu d’amour et la très consentante Selma sont face à face pour une rencontre de part et d’autre de la Place de la Poste au centre d’Alger.

Tout est prêt et tout est en place, il suffirait à Omar de franchir ce simple espace pour que l’amour ait toutes ses chances d’avoir lieu. Mais justement non, il ne le franchira, comme le cheval qui bronche devant l’obstacle il est incapable d’avancer et on voit sur le visage de la pauvre Selma que l’occasion ou l’illusion, sont désormais perdues. Bref, ce grand film si drôle a été en son temps (1976) le constat tragi-comique que les Algériens, légitimement (ô combien ! )fiers de leur indépendance, n’en étaient pas moins singulièrement empêtrés et ligotés de toute manière dès qu’il s’agissait de vie personnelle et notamment de sentiment amoureux. 

Voilà tout de même plus de quarante ans qu’a paru cette fable géniale et pétrie d’algérianité. Ce qui veut dire que deux générations sont arrivées depuis lors à l’âge d’homme et de femme et au train où vont toutes choses en Algérie, on peut s’attendre à ce qu’il y ait aussi des changements. Cependant la littérature algérienne vient encore de nous fournir quelques réflexions, d’un tout autre ton que les précédentes mais  allant étonnamment dans le même sens, comme si elles étaient le commentaire sérieux de ce que Fellag et Merzak Allouache montrent en acte sur le ton de la comédie.

On veut parler ici du très remarquable roman de Samir Kacimi, dont le titre traduit en français, L’amour au tournant, n’est malheureusement pas très éclairant. Le seul de ses huit romans écrits en arabe qui ait été traduit jusqu’ici ! Et si l’on peut qualifier de sérieuse l’analyse qu’il fait de l’amour, elle n’en donne pas moins, comme l’ensemble du livre, un grand plaisir  de lecture. Car elle est écrite, comme on va pouvoir en juger par l’extrait qui suit, sur le mode du conte, qui de tout temps a charmé petits et grands. Ici c’est  plutôt de grands qu’il s’agit, aux prises encore et toujours avec l’angoissante question de savoir comment exprimer leur amour, le dire au sens propre du mot, pour le faire entendre de l’autre :

Un berger est amoureux d’une princesse, il voudrait lui déclarer sa flamme mais au lieu de lui parler directement il érige des murs sur lesquels il grave un poème pour lui dire combien il l’aime. Il espère qu’elle passera devant son œuvre et lira ses vers mais cela n’arrive jamais. Las d’attendre, il se décide à aller lui parler lui-même mais alors il s’aperçoit qu’il a érigé des dizaines de murs entre elle et lui…

 

DR

 

Cette histoire si simple n’en est pas moins pathétique et navrante : comment autant de désir et d’ingéniosité, comment un tel déploiement de talent et d’énergie peuvent-ils aboutir à une catastrophe avérée voire irrémédiable ? Il est d’ailleurs évident que cette histoire dépasse largement le cadre de l’Algérie, du Maghreb ou des pays musulmans.

Revenons à Fellag pour rire encore un peu et même beaucoup, car il n’y a que lui pour nous faire mourir de rire avec les moyens les plus simples qui soient : lorsque le cher Mohamed sort avec sa supposée amoureuse (elle voudrait bien !), il ne trouve à faire en sa direction qu’une seule avance, qui consiste à lui offrir des bonbons ! 

A moins qu’elle n’ait un sens aigu de l’interprétation psychanalytique, on comprend qu’elle soit un peu déçue ! Dans tous les cas, la leçon est claire : en amour, mieux vaut éviter les intermédiaires et "parler soi-même" comme le comprend trop tard le berger de Samir Kacimi.