TUNISIE
04/05/2018 18h:10 CET

"L'alliance entre Ennahdha et Nidaa a été politiquement plus nuisible qu'utile" selon cette spécialiste de la Tunisie et du Moyen-Orient

Bien que le “mariage” entre Nidaa et Ennahdha ait été formellement dissous en janvier 2018, ses répercussions sont encore tangibles, selon Sarah E. Yerkes.

FETHI BELAID via Getty Images

Alors que la scène politique nationale vit aujourd’hui les prémices de la fièvre municipale, la spécialiste de la Tunisie et du Moyen-Orient à la Fondation Carnegie Endowment for International Peace, Sarah E. Yerkes, s’est intéressée à l’alliance ambiguë entre Ennahdha et Nidaa. 

Dans son article publié le 25 avril 2018, la spécialiste a analysé l’impact du mariage contre-nature entre ces deux partis, longtemps rivaux.

En effet, “Nidaa, une coalition panachée de bourguibistes, de personnalités de l’ancien régime et de gauchistes, a été créée en 2012 en tant que contrepoids à Ennahdha, un parti islamiste existant depuis 1989” a-t-elle rappelé. 

Pour revenir sur les dessous de cette alliance, la spécialiste a estimé que “la décision d’Ennahdha de s’associer à Nidaa était stratégique et qu’elle coïncidait avec un déclin général du soutien public pour une relation forte entre l’Islam et la politique”.

Bien que le “mariage” entre Nidaa et Ennahdha ait été formellement dissous en janvier 2018, ses répercussions sont encore tangibles, a-t-elle jugé. “L’alliance Nidaa-Ennahdha a contribué au mécontentement croissant des Tunisiens à l’égard de la politique, ce qui a des conséquences potentiellement dangereuses pour la transition démocratique du pays” a-t-elle précisé.

Ennahdha entre la religion et la politique

Pour mieux comprendre la nature de cette relation, Yerkes s’est attardée sur le fondement du parti Ennahdha et son évolution depuis sa création. “Le mouvement a maintenu une base religieuse claire tout au long de ses presque 30 ans d’histoire” a-t-elle souligné. 

Selon elle, le parti considère la religion comme “un point de référence suprême, équilibré et interactif”, notamment avec le concept “d’ijtihad” (interprétation). 

Même si le mouvement Ennahdha “milite également pour la justice, la dignité et la liberté” et a “accepté les principes et procédures démocratiques, il a servi la base des électeurs islamistes en 2011- ceux qui voudraient voir un rôle pour la religion dans la législation et la gouvernance” a-t-elle soutenu.

À ses yeux, Ennahdha a subi son changement le plus spectaculaire en 2016, et ce en divisant ses ailes religieuses et politiques. 

Un changement radical qui se traduit, selon Yerkes, par le fait que l’image véhiculée par l’Islam politique notamment avec l’échec de l’expérience égyptienne des Frères musulmans au pouvoir et la montée fracassante de Daech n’est pas du goût des occidentaux et laïcs. Pourtant, le noyau dur d’Ennahdha “continue de réclamer un rôle accru pour l’islam en politique, quelle que soit la séparation formelle entre la prédication et les activités politiques” a-t-elle noté. Ce paradoxe est notamment visible du côté des Tunisiens en général. En se référant à un sondage réalisé en Novembre 2017 par l’Institut républicain international (IRI), 60% des Tunisiens veulent un plus grand rôle pour la religion dans le gouvernement. “Ce qui suggère qu’Ennahdha devrait se distancer de Nidaa et embrasser l’islamisme, et non l’inverse” a-t-elle expliqué.

Yerkes a, d’autre part, constaté d’après les résultats dévoilés du sondage qu’au cours des trois dernières années, “les électeurs potentiels d’Ennahdha ont considérablement diminué leur soutien à une relation plus forte entre la religion et la politique, à un taux beaucoup plus élevé que le public tunisien dans son ensemble”. 

De ce fait, “si le parti s’éloignait de l’islam politique, (...) nous devrions également nous attendre à voir augmenter le soutien du public envers le parti et son leadership”, a-t-elle ajouté. Mais c’est le contraire, qui s’est produit: Parallèlement au changement de politique d’Ennahdha, sa cote de popularité baisse. 

Ennahdha en déclin?

De la Troika au gouvernement Chahed, la participation du mouvement Ennahdha au pouvoir laisse à désirer. D’après la spécialiste, “la participation d’Ennahdha aux différents gouvernements de Nidaa a été relativement limitée, avec une nette domination de Nidaa”. 

Elle a argué “qu’aucun de ses postes ministériels n’est particulièrement influent” notamment sous Chahed alors que le mouvement détient un poids parlementaire plus important que Nidaa Tounes. “Ils n’ont pas la main sur les ministères de l’Éducation, des Affaires religieuses, des Affaires sociales ou des Affaires culturelles, arènes traditionnellement recherchées par les partis religieux” a-t-elle mentionné. 

“De plus, Ennahdha a remporté peu de victoires politiques, voire aucune. Les élections municipales, qu’Ennahdha est susceptible de dominer, ont été reportées à de nombreuses reprises” a-t-elle fait savoir. 

Et d’ajouter, même l’un des principes clés d’Ennahdha, à savoir la protection de la Révolution, a été menacé par le retour de plusieurs membres du gouvernement Ben Ali lors du dernier remaniement ministériel.

De la poudre aux yeux? 

Selon l’experte, Ennahdha serait en train de mettre en place une nouvelle stratégie à long terme. Le parti serait en train de faire les yeux doux en évitant la controverse et en se positionnant comme non menaçant pour rester au pouvoir et finalement le saisir. Il s’agit, selon ses dires, d’un calcul politique pour accaparer le pouvoir par la suite.

“Mais si Ennahdha se rapproche davantage de Nidaa par le désir d’acquérir et de garder le pouvoir, il se trompe sur l’impact de ses actes sur sa base électorale” a-t-elle averti. Cette dégradation s’est reflété par le résultat du sondage de 2017 de l’IRI qui démontre que Ghannouchi est la personnalité politique dont la cote de popularité a le plus baissé.

Mais à quels scénarios faut-il s’attendre?

Pour Yerkes, trois scénarios se présentent face au mécontentement croissant vis-à-vis d’Ennahdha. “Premièrement, les électeurs d’Ennahdha peuvent continuer à se détourner du parti et se diriger vers la politique informelle” a-t-elle évoqué. Une option qui “pourrait conduire à l’érosion de la confiance entre le public et le système politique”.

Deuxièmement, certains électeurs peuvent chercher un parti alternatif qui permet une articulation plus claire des positions pro-islamistes, bien que beaucoup plus extrêmes, telles que Jebhat Islah et Hizb al-Tahrir.

Quant au troisième scénario possible, ce dernier “serait de scinder le mouvement Ennahdha en deux partis - un plus stratégique et en accord avec Ghannouchi, et un plus idéologique. Mais c’est peu probable tant que Ghannouchi continue de contrôler les différents mouvements au sein d’Ennahdha” a-t-elle martelé. 

La spécialiste a estimé, ainsi, que l’alliance politique entre Nidaa et Ennahdha a tellement dilué les deux partis à tel point que la majorité des Tunisiens ne s’identifient à aucun d’entre eux. Par ailleurs, elle a fait remarquer que “la perte de soutien d’Ennahdha n’est pas due uniquement à sa relation avec Nidaa, mais plutôt à son incapacité à atteindre ses objectifs au pouvoir”. 

Pour conclure, Yerkes a noté que “la décision d’Ennahdha de s’aligner sur Nidaa a été politiquement plus nuisible qu’utile. La relation a non seulement détourné les électeurs, mais a également conduit à la confusion sur ce qu’Ennahdha représente réellement”.

Elle a précisé que “pour réussir les élections et continuer à jouer un rôle majeur sur la scène politique tunisienne, Ennahdha doit faire plus que se présenter aux urnes. Il doit décider s’il s’agit d’un parti stratégique visant principalement à rester au pouvoir et désireux de faire des compromis sur ses idéaux à court terme, ou si c’est avant tout un parti de justice sociale, engagé à protéger les principes de la Révolution, dans un délai raisonnable”.

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