ALGÉRIE
26/04/2018 17h:22 CET

L’Algérie vend au monde son expérience de dé-radicalisation

Islam de Cordoue ou islam des dogmatiques cordouans ? Les contradictions et paradoxes n’ont pas manqué à la conférence internationale du HCI sur l’éducation islamique dans les écoles.

Louafi Larbi / Reuters
Des enfants apprennent le Coran durant le mois de ramadan dans une mosquée de Kheraissia, à l'est d'Alger, juillet 2014.

Alger a accueilli les 23 et 24 avril derniers les représentants de 30 Etats et instances islamiques dans le monde venus prendre part à une « conférence internationale sur l’enseignement de l’éducation islamique dans les établissements publics » organisée par le Haut conseil islamique (HCI), en coordination avec les ministères des Affaires religieuses, de l’Education nationale et de la Culture.

Dans leur déclaration finale rapportée par l’agence Algérie Presse Service, les participants à cette rencontre ont appelé à la « rénovation du discours religieux » et à « sa purification des errements ».

Ils ont également préconisé, de façon quelque peu sibylline, « la libération de la fatwa des mains des laboratoires impérialistes qui exportent vers nous des pseudo-foukaha [docteurs de la foi musulmane, NDLR], dignes des époques des fitnas [discordes religieuses, NDLR] ».

S’il est aisé de savoir que ces « pseudo-foukaha » sont les oulémas salafistes (fondamentalistes), nulle part en odeur de sainteté actuellement, pas même dans leur berceau traditionnel, l’Arabie saoudite, il est plus difficile d’identifier ces « laboratoires impérialistes ».

S’agit-il des services de renseignements occidentaux, souvent accusés de nourrir cyniquement l’extrémisme religieux pour justifier les politiques expansionnistes euro-américaines dans le monde?

Encore plus mystérieuse semble cette autre phrase de la déclaration finale : « Les complots des puissances qui financent le terrorisme ne s’arrêtent point. Le terrorisme est leur instrument pour les fomenter, et ce, après avoir injustement accusé l’islam d’être la source du terrorisme et de l’arriération ».

Si le terrorisme est un complot extérieur, pourquoi faudrait-il le prévenir au sein même des établissements scolaires des Etats islamiques, comme le propose cette déclaration lorsqu’elle souligne « la nécessité de s’occuper des générations montantes en se basant, en matière éducative et scolaire, sur la juste foi, afin de faire face à l’œuvre de destruction [de l’islam] ».

La « dé-radicalisation » algérienne un produit à exporter

Les comptes-rendus de presse mettent en évidence l’importance accordée par les participants à cette conférence internationale au rôle des établissements d’enseignement dans la prévention des idées extrémistes.

Cette conviction a été résumée par le président du HCI, Bouabdallah Ghlamallah, lorsqu’il a rappelé que « la génération accueillie dans les écoles, les universités et les établissements éducatifs […] aura, après deux décennies, à prendre en main la destinée de toute la nation musulmane ». 

Ces comptes-rendus ne permettent pas de se faire une idée précise de l’expérience d’autres Etats en matière d’éducation islamique. En revanche, ils permettent de se faire une idée du but recherché par les organisateurs de cette rencontre. 

La veille même de cette conférence, le ministre des Affaires religieuses, Mohamed Aissa, recevait une délégation d’imams venue de Californie dans le cadre d’un accord algéro-américain conclu en février 2016.

 A l’heure du combat déclenché contre ce qui a aujourd’hui pour nom universel la « radicalisation », le gouvernement algérien intègre à son dispositif de propagande extérieure, aux côtés de « l’expérience de l’Algérie dans la lutte anti-terroriste », son expérience dans la prévention de l’extrémisme religieux à travers la formation des imams et, surtout, la mobilisation de l’école contre les idées « radicales », qui, selon une opinion commune, font le lit du terrorisme.

Le renouvellement du discours du régime sur son expérience multiforme dans la lutte contre l’extrémisme semble coïncider avec un intérêt réel pour cette expérience à l’étranger.

La veille même de cette conférence, le ministre des Affaires religieuses, Mohamed Aissa, recevait une délégation d’imams venue de Californie dans le cadre d’un accord algéro-américain conclu en février 2016.

Le séjour de cette délégation à Alger, n’avait-il pas omis de préciser, devrait être « une occasion d’exposer l’expérience algérienne en matière de déradicalisation ». 

Sans parler, naturellement, de cet un accord algéro-français qui suscite des polémiques en France portant sur l’envoi de 100 imams algériens dans les mosquées françaises pendant le mois de ramadan 2018.

Anti-salafisme sévère

La conférence internationale sur l’enseignement de l’éducation islamique dans les établissements publics a été marquée par des déclarations anti-salafistes sévères du président du HCI.

Lors d’un point de presse en marge de la rencontre, il a rendu le « courant salafiste » responsable de « l’introduction en Algérie de la corruption intellectuelle » et prôné « la promotion de la culture de tolérance entre les différentes doctrines du fiqh ».

Bouabdallah Ghlamallah a également rappelé, lors de ce point de presse, que les rites malékite et ibadite avaient « cohabité en parfaite entente sans jamais connaître de conflit et cette coexistence s’est poursuivie après l’introduction du hanafisme avec l’arrivée des Ottomans ».

Cette déclaration était-elle destinée à atténuer le choc qu’ont pu ressentir les ibadites à la lecture du message diffusé par la Présidence de la République le 16 avril dernier à l’occasion de Youm el ilm et appelant à faire face aux idées « étrangères » auxquelles est confrontée « l’unité du peuple algérien sunnite » ?

Rien n’est moins certain, le président du HCI ayant, la veille même de la conférence, salué ce message troublant du chef de l’Etat.

Reprise en main de l’espace religieux

Cette conférence internationale semble marquer une nouvelle étape dans la reprise en main par l’Etat du discours sur l’islam, en vue de sa ré-étatisation suivant le modèle en vigueur sous la présidence de Houari Boumediene.

Cette reprise en main est justifiée par les nécessités de la lutte contre l’extrémisme et le besoin de promouvoir une conception tolérante de la religion.

Il n’en demeure pas moins que le seul islam toléré, à examiner les déclarations du ministre des Affaires religieuses, est l’islam « sunnite » tel qu’interprété par les religieux au service de l’Etat.

Si les convictions anti-salafistes de Mohamed Aïssa ne font pas de doute, sa détermination à empêcher la diversification des obédiences islamiques des Algériens est aussi indubitable : l’islam authentiquement national doit rester tel qu’il s’est formé à travers les siècles, c’est-à-dire hégémoniquement malékite bien qu’acceptant en son sein une doctrine minoritaire comme l’ibadisme, dont l’enracinement national est difficile à réfuter. 

Cette conférence internationale semble marquer une nouvelle étape dans la reprise en main par l’Etat du discours sur l’islam, en vue de sa ré-étatisation suivant le modèle en vigueur sous la présidence de Houari Boumediene.

 La justification par le ministre des Affaires religieuses de la répression des ahmadites - lesquels, pourtant, s’incluent eux-mêmes dans la communauté musulmane - rappelle les imites de cette tolérance « intra-islamique ».

N’a-t-il pas jugé, dans une déclaration de pur style takfiriste, qu’« appartenir aux Ahmadis signifie être en dehors du cercle de l’Islam » ?

Il est à se demander ce qu’entend Mohamed Aïssa par « l’islam de Cordoue », qu’il a maintes fois exalté et qu’il oppose à « l’islam bédouin ».

Ses déclarations anti-ahmadites ne rappellent-elles pas plus l’intransigeance dogmatique des imams cordouans à l’instigation desquels a été organisé l’autodafé des livres d’Ibn Rochd que ce philosophe mort en exil, loin de son Andalousie natale ?