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02/10/2018 15h:34 CET | Actualisé 02/10/2018 17h:49 CET

L'Algérie n’accumule plus, elle perd ce qu’elle avait… (*)

La résilience de la nation algérienne persiste surtout grâce à la mémoire, non instrumentalisée, que les Algériens ont gardé de tout cet effort accompli par des hommes et des femmes pour résister et construire

Said Djaafer

L’Algérie n’accumule plus, elle perd ce qu’elle avait et ce qu’elle savait faire, y compris dans l’adversité de l’occupation coloniale. Elle est constamment prise dans une entreprise de dilapidation d’un capital de valeurs durement accumulées par des générations de militants de la cause nationale.

Les Algériens n’ont pas obtenu l’Etat auquel ils aspiraient et que voulaient les militants de la cause nationale. La résilience de la nation algérienne persiste surtout grâce à la mémoire, non instrumentalisée, que les Algériens ont gardé de tout cet effort accompli par des hommes et des femmes pour résister et construire. Mais cette transmission intime, souvent familiale, qui a été un antidote à une sorte de conjuration révisionniste et négationniste arrive à ses limites, les témoins partent et la génération intermédiaire, pour des raisons objectives, n’assure plus la transmission, n’assume pas le rôle, combien essentiel, de passeur.

Quant à cette chose que nous appelons État par défaut, et qu’en général les Algériens, avec une tonalité péjorative ou franchement désespérée, nomment « le système », elle n’offre plus que le spectacle désolant de son impotence, d’un fonctionnement informel sans plus aucune efficacité politique ou sociale.

Cette régression majeure n’est pas un dommage collatéral d’une évolution classique qui verrait après une phase « d’accumulation primitive » une bourgeoisie nationale prendre les commandes et imposer une vision ou une perspective. L’accumulation, même primitive, a été rendue impossible par la privatisation de l’État, avec comme corollaire la privation des Algériens de l’espace-nation, celui pour lequel des générations des militants du mouvement national ont lutté avec abnégation et imagination.

Cet espace-nation interdit marque notre demi-siècle d’indépendance. Il se manifeste dans des attitudes régressives, dans l’incapacité à utiliser les ressources morales et matérielles disponibles pour créer de la valeur et des valeurs. Les liens forts nés des combats du mouvement national et de la révolution se distendent et ne servent plus de liant.

Les Algériens d’aujourd’hui vivent assurément mieux que leurs aînés qui ont combattu dans la quête exaltante d’une renaissance de la nation, mais ces jeunes Algériens, eux, ont grandi à l’ombre d’un espace-nation interdit, monopolisé par des tuteurs souvent invisibles et servis par des appareils vidés de toute substance militante ou politique.

Quand on plonge dans les discussions dans les réseaux sociaux, on prend la mesure de l’impact destructeur de cette privatisation-privation de l’espace-nation à travers le retour de questions déjà résolues ou pouvant être traitées dans une dynamique politique nationale permettant le renouvellement des élites politiques et des débats.

Le système qui s’est installé à l’indépendance par la force n’était pas la possibilité la plus vertueuse pour le pays. Aujourd’hui, nous pouvons faire l’inventaire et dire qu’il est une discontinuité dans un cheminement historique, une rupture régressive et destructrice d’un grand capital symbolique, politique et éthique, accumulé dans les combats et dans le sang. ...

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(*): Extrait d’un article intitulé “Un demi-siècle d’errance” paru dans l’ouvrage collectif : “Nous autres, Eléments pour un manifeste de l’Algérie heureuse”- Chihab Editions