TUNISIE
17/04/2019 20h:51 CET

L'ALECA, un accord à sens unique qui pénalise la Tunisie, selon ces chercheurs de l'ÖFSE

Selon eux, l’ALECA pourrait faire perdre 1,5 % du PIB à la Tunisie dans un scénario de libéralisation totale.

inakiantonana via Getty Images

Alors que les négociations sur l’Accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA) avancent à grand pas, la question relative à la dépendance économique de la Tunisie vis-à-vis de l’Union Européenne refait surface. 

Dans un article d’analyse, publié le mercredi 17 avril 2019 dans Social Europe, les trois chercheurs de la fondation autrichienne pour la recherche en développement (ÖFSE), Werner Raza,  Jan Grumiller et Bernhard Tröster ont pointé du doigt l’injustice et les retombées économiques de cet accord sur la Tunisie.

Selon eux, la pression disproportionnée de l’Union européenne en faveur de la libéralisation des échanges risque d’exacerber les tensions politiques et faire sombrer le pays dans une crise plus aiguë.

Ils expliquent que l’UE serait en train d’étouffer la Tunisie qui peine à remonter la pente depuis 2011. Face à une économie fragile et une classe politique qui trébuche à résoudre les problèmes sociaux et satisfaire les attentes de sa population assoiffée de changement, la Tunisie trouve refuge auprès de l’UE. “La majorité de la société civile tunisienne reste attachée à la démocratie libérale et est pro-européenne. Raison suffisante, on pourrait le penser, pour que l’Union européenne soutienne résolument la stabilisation politique et sociale” soulignent-ils.

“Sur fond de déficit budgétaire en plein essor et de déficit du compte courant, atteignant les niveaux record de 6,1% et 9% respectivement en 2017, en coopération avec le Fonds monétaire international, l’UE a fourni une assistance macrofinancière à la Tunisie de l’ordre de 800 millions d’euros par an. Cela se fait toutefois au prix d’une déréglementation et d’une libéralisation externe de l’économie tunisienne, imposées au gouvernement par le FMI avec l’approbation de l’UE” poursuivent-ils.

Plus de mal que de bien

“Compte tenu de l’ampleur de l’intégration de la Tunisie au marché de l’UE (représentant 60% du commerce bilatéral et 70% des investissements directs étrangers dans le pays), il est essentiel de promouvoir des relations économiques bénéfiques avec l’UE. Mais les mesures de libéralisation proposées par l’UE risqueraient d’aggraver la crise économique en Tunisie.

La suppression des barrières tarifaires pour les produits agricoles affecterait particulièrement les petits agriculteurs, avec des effets négatifs sur les revenus ruraux, l’emploi et la position des femmes”  préviennent-ils.

Pour étayer leurs propos, ils se réfèrent à un rapport et une note de politique récemment publiés. “Nous estimons une perte de revenu d’environ 0,5 à 1,5% du produit intérieur brut (PIB) dans un scénario de libéralisation totale” alertent-ils. 

“L’ouverture aux fournisseurs de l’UE pourrait entraîner des économies de coûts dans les marchés publics, mais cela saperait également son rôle important de soutien à l’économie locale des régions périphériques. L’adoption de la législation de l’UE réduirait les coûts de transaction pour les exportateurs tunisiens, mais sa mise en œuvre constituerait un lourd fardeau pour le gouvernement et le secteur privé. Nous estimons qu’une harmonisation complète des normes entraînerait une réduction du revenu national tunisien d’environ 0,9% du PIB.  En outre, l’harmonisation de la réglementation nécessiterait un soutien technique et financier, auquel l’UE ne s’est pas encore engagée.  Enfin, les disciplines envisagées en matière d’investissement, d’aides d’État et de passation des marchés envisagés réduiraient l’espace indispensable de la politique économique” notent-ils.

Tant d’arguments qui remettent en cause les avantages de l’ALECA en faveur de la Tunisie. 

Quel profit pour la Tunisie?

Pour séduire la Tunisie, l’UE promet des avantages dont le développement de l’économie, à travers un meilleur accès au marché européen, des normes reconnues internationalement, et plus d’investissements en Tunisie. 

Mais en contrepartie, “l’UE n’a jusqu’à présent pris aucun engagement sur des questions d’importance pour la partie tunisienne. Celles-ci comprennent, en premier lieu, la simplification des règles d’origine pour l’industrie du vêtement, principal secteur d’exportation du pays” regrettent-ils.

“Le passage à la ‘règle de transformation unique’ augmenterait la compétitivité, car cela permettrait aux entreprises de se procurer des tissus dans le monde entier. Mais l’UE n’a pas réagi positivement, car ses propres industries textiles et celles de la Turquie sont les principales sources d’importation de textiles en Tunisie en vertu des règles en vigueur en matière de règles d’origine.

Deuxièmement, la réforme du système de quotas de l’UE pour l’exportation de l’huile d’olive tunisienne, dont elle est le plus grand exportateur vers l’UE. Il protège les producteurs de l’UE en limitant les exportations d’huile d’olive tunisienne à 56 700 tonnes par an. 

Grâce au quota, les exportations vers l’Union européenne qui sont massives et la commercialisation d’huile plus rentable, de marque et en bouteille, est entravée. Jusqu’à présent, l’UE n’a pas répondu aux demandes de suppression ou même d’augmentation du quota, ni de gestion plus libérale de celui-ci.

Vient enfin l’accès facilité au marché pour les fournisseurs de services tunisiens. 

La Tunisie a un secteur des TIC émergent, basé sur une main-d’œuvre jeune et bien formée, qui bénéficierait fortement d’une augmentation des relations commerciales avec l’UE. 

La mobilité à court terme des travailleurs du secteur des services vers l’UE est cruciale pour garantir les commandes et être en mesure de livrer les contrats efficacement. 

La facilitation de l’entrée pour les visites d’affaires dans l’UE est donc essentielle. Les négociations séparées sur un accord visant à faciliter la délivrance de visas progressant lentement, toutefois, aucun progrès significatif n’a été réalisé” poursuivent-ils.

L’UE “avantagée” 

“Bien que l’UE apporte un soutien considérable à la transition politique en Tunisie depuis 2011, elle préconise maintenant un accord commercial qui aurait des impacts économiques négatifs et imposerait des coûts d’ajustement élevés à son partenaire. Bien que la Tunisie soit en principe favorable à l’intensification des relations avec l’UE, les frustrations suscitées par l’ALECA sont nombreuses. L’UE doit donc respecter son engagement en matière de cohérence des politiques pour le développement. Il doit aligner son programme commercial sur l’objectif primordial de la stabilisation politique et économique de la démocratie tunisienne jeune et de plus en plus fragile. Cela nécessiterait qu’il réponde aux besoins à court terme et évite de surcharger les capacités du partenaire avec un programme de négociation extrêmement ambitieux” concluent-ils.

Entre craintes et opportunités, le 4ème round des négociations entre la Tunisie et l’UE sur l’ALECA aura lieu du 29 avril au 3 mai 2019, à Tunis.

Le dilemme entre la circulation des biens, des flux financiers et des services, en dépit de la circulation des personnes est une inextricable pomme de discorde entre les deux parties. La décision de la Tunisie sera, ainsi, cruciale et irréversible surtout que ces négociations engagent le pays pour les décennies à venir.  

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