26/08/2019 11h:11 CET | Actualisé 26/08/2019 11h:11 CET

L'accord de libre-échange Maroc-Turquie, au-delà d’un partenariat à un seul bénéficiaire

"Il est clair et net que les entreprises turques opérant au Maroc ne jouent pas le jeu, ou plutôt le jouent autrement."

BIM.MA
L'enseigne de discount turque BIM dispose de près de 400 magasins au Maroc.

ÉCONOMIE - Tout se passe dans le silence, le calme et l’indifférence. Pourtant, notre pays accuse chaque année, vis-à-vis de la Turquie, un déficit commercial devenu de plus en plus insupportable, et ce depuis 2006, l’année d’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange Maroc-Turquie.

Du textile jusqu’à l’acier, les produits “made in Turquie” fourmillent sur le marché marocain, ils totalisent 21,5 milliards de dirhams (MMDH) en 2018, soit quatre fois leur valeur de 2006. En face, les exportations marocaines envers ce pays ne cessent de perdre pied, elles ont dévissé de plus de 20% par rapport à 2017 et de 25,7% par rapport à 2016 pour atteindre 5.5 MMDH à fin 2018, le chiffre coïncidant avec les importations turques avant le déclenchement de l’ALE. Dans ce sillage et même en inversant la cadence, on aura besoin, si toutes choses étant égales, d’au moins 12 ans avant de revenir au point de départ. En attendant, le taux de couverture bilatéral continue de se rétrécir, il est passé de 50% en 2006 à moins de 30% en 2018.

Or, les pratiques commerciales de notre partenaire ne sont pas toutes saines, les sociétés exportatrices turques usent généralement de l’appui de leur Etat pour tourner le dos aux règles du marché. Ainsi, elles pratiquent le dumping, une technique commerciale dénoncée par l’OMC qui consiste à vendre à perte pour écarter la concurrence. En la matière, BIM en est manifestement l’exemple le plus révélateur; la société défie toutes les lois économiques et comptables: présente sur le sol national depuis plus de 10 ans, elle ne réalise jusqu’à présent pas de profit. Que des pertes!

Les sociétés exportatrices turques ou l’arme fatale des prix bas

Il est clair et net que les entreprises turques opérant au Maroc ne jouent pas le jeu, ou plutôt le jouent autrement. Un jeu sans règles ni scrupules mais probablement acculé par une rancune historique à l’encontre d’un pays qui, depuis longtemps, était difficilement franchissable. Cette fois, la production turque, consciente des transformations économiques et épaulée par les subventions étatiques, brandit l’arme “des prix cassés”.

En première ligne figurent les grands groupes turcs, ces derniers pratiquent à la lettre les mots d’un ancien manifeste du 19e siècle qui dit: “le bon marché des produits est la grosse artillerie à l’aide de laquelle se battraient toutes les murailles de la Chine”. C’est ainsi que les “BIM du textile” commercialisent les produits turcs à des prix défiant toute concurrence. Pas la peine de s’en soucier une seconde, l’Etat turc est présent pour endosser les pertes.

Les ravages d’une telle pratique sur l’emploi au Maroc étaient sans précédent: 119.000 emplois du textile ont été détruits entre 2008 et 2014 dans un secteur qui compte actuellement près de 400.000 travailleurs. Durant la même période, les entreprises turques ont créé quelque 8.000 emplois au Maroc. 

Après 9 ans d’inertie, enfin une première réaction

Il a fallu attendre l’année 2018 pour que le gouvernement actuel se prononce contre Istanbul. Cette fois sous la pression de l’association marocaine des industries du textile et de l’habillement (Amith), le ministre du commerce extérieur avait finalement levé les exonérations sur les importations du textile. Une aubaine qui d’ailleurs n’a pas plu à certains députés du parti de la lampe.

Une euphorie qui ne va pas durer longtemps

Ne cédant jamais, les exportateurs turcs ont réussi à détourner les voies d’expédition du textile. Désormais, la marchandise passe soit par la Jordanie avec laquelle nous avons signé l’accord d’Agadir, soit par la zone de Guerguarat dans l’extrême sud du Maroc.

A côté du textile et de la distribution, les sociétés turques sont présentes dans plusieurs autres secteurs notamment dans l’ameublement et la décoration d’intérieur à travers Istikbal et Ozbary avec une dizaine de magasins pour chacune, Manar dans l’électroménager, Autokar dans le transport et dans la construction via les groupes Tekfen et Yapi Merkezi. Un constat limpide: partout où elles s’implantent, le malaise s’accroit.

L’ALE Maroc-Turquie, le “bénéfice” on one side

Il va sans dire que la plupart des ALE étaient décevants pour le Maroc. Cependant, le mal provoqué par l’accord turc surpasse largement celui causé par l’accord signé avec l’Union européenne (sans doute le plus coûteux sur le papier avec 90 milliards de déficit). Puisque dans les faits, notre pays arrive quand même à arracher quelques acquis très remarquables de notre partenariat avec l’UE. En voici quelques exemples: les Marocains résidant en France rapportent 22 MMDH à notre balance des paiements, soit 4 fois ce que nous importe la Turquie, les touristes européens dépensent 60 milliards de dirhams, les investissements étrangers venus de l’Europe sont non seulement les plus importants en valeur mais aussi en contenu (le secteur de l’automobile chapeaute les exportations marocaines). A contrario, les Turcs visitent rarement le Maroc, ils n’investissent pas dans les nouveaux métiers, asphyxient les secteurs classiques de notre économie et imposent des barrières, surtout non tarifaires, à l’entrée des enseignes nationales au marché turc, comme c’est le cas à l’encontre de Marwa. Autant d’éléments suffisants pour conclure que cette union est “un bénéfice d’un seul côté”.

Le “bien faire moins cher”, un moyen pour transférer le déficit

Malgré cela, certains laissent entendre que le produit turc est indispensable de par sa qualité, son prix bas et surement de par son slogan “bien faire moins cher”. Peut-être que c’est ce qui a attisé l’engouement et l’appétence de certains grands groupes au Maroc, en particulier Autoroute du Maroc qui a livré au groupe turc Tekfen l’une des trois tranches de la desserte du port Tanger Med. Par ailleurs, un autre tronçon de l’autoroute Assilah-Tanger (45 km), assuré par une deuxième société turque, a failli mal tourner.

D’une vision plus globale, l’économie turque n’est pas si forte comme l’on nous fait croire, sa production ne possède pas de forte valeur ajoutée. A titre d’exemple, elle n’a pas de grands constructeurs automobiles comme Renault ou Volkswagen (fait essentiellement de la sous-traitance) et sa croissance a été pendant de longues années dépendante des IDE européens, en particulier ceux provenant de l’Allemagne avant que la crise de la zone euro ne mette fin à leur essor. Depuis cette date, les entreprises turques se tournent de plus en plus vers le “monde arabe” pour amorcer un relais de croissance et transférer à ces pays l’énorme déficit commercial de l’Etat turc. À demi-mot, elles entendent s’enrichir de notre pauvreté, et en l’absence d’une structure économique résiliente de notre part, il faut reconnaitre qu’elles y sont presque parvenues.

A vrai dire, notre tissu productif est mité par les 90% des PME mal structurées, et de plus en plus écartées des sources de financements, tandis que notre honteux marché du travail renforce la désuétude des secteurs de notre économie et particulièrement dans le textile. Selon le HCP, 70% des actifs occupés ne disposent pas d’une couverture médicale et plus de 3 personnes sur 5 ne disposent pas d’un contrat de travail. Que faire alors pour sortir de la caverne?

Pour une nouvelle dynamique

Sur le court terme, quelles que soient les mesures conjoncturelles prises à la “trumpienne”, rien ne laisse présager une diminution de la “marchandise BIM”, la marchandise bon marché. Et comme l’a expliqué Joseph Stiglitz au président Trump, qui conduit aveuglement l’Amérique à un déficit bien supérieur à celui de l’ère d’Obama, “les négociations commerciales peuvent déterminer auprès de quel pays un pays achète et vend, mais pas atténuer la magnitude du déficit global”. Pratiquement, les mesures simplistes et populistes ont montré maintes fois leurs limites.

La pullulation de la marchandise bon marché est un fait, son dépassement appelle au déploiement d’une grande part de créativité et d’inventivité dans nos prochaines politiques économiques. Des politiques qui devraient s’inspirer et s’alimenter des enjeux de la vie courante et qui répondent à leurs problématiques les plus pressantes. Les approches dites de “proximité”, en l’occurrence les théories des systèmes productifs et des sites symboliques, peuvent constituer, entre autres, les fers de lance d’une nouvelle dynamique capable de révolutionner notre façon de penser. Par exemple, les deux théories attribuent une place de choix au territoire dans lequel se déroule l’activité économique. C’est bien à partir de ce dernier que devrait se définir le plan économique et non l’inverse. Et c’est justement là où résidé le génie des décideurs. Hassan Zaoual, économiste marocain, définit le Site comme étant l’ensemble des valeurs et pratiques qui orientent et aiguillent les choix économiques de l’Homo situs (pour ne pas dire l’Homo economicus), c’est en quelque sorte l’équivalent du capital social d’un pays. Sa faiblesse au Maroc fait de l’informel le premier pourvoyeur d’emplois. Et contrairement à l’orthodoxie dominante à ce sujet, l’auteur des sites symbolique fait de l’informel, par sa richesse et son ampleur, le moyen de l’essor économique et non un mal qu’il faut à tout prix éradiquer. Suivant cette logique, le commerçant de proximité, opérant longuement dans le noir, parait comme un héritage ancestral qui a accumulé un savoir-faire intergénérationnel qu’il faut impérativement l’exploiter. L’idée consiste donc à munir ce métier des nouveaux outils techniques et financiers et mettre en place un secteur solide pouvant, par ses propres moyens, tenir tête à toute concurrence.

A ce stade, le rôle de l’Etat parait déterminant dans le sens où il doit apporter les subventions nécessaires, dynamiser les chaînes de valeur, faciliter l’accès au financement en impliquant les banques, le capital-risque et peut-être même aller jusqu’à créer un fonds approprié tout en indexant les sommes versées en fonction d’un cahier de charge bien détaillé endiguant heures de formations, déclarations comptable, etc. Bref, concevoir une politique fiable avec un objectif précis. Par exemple: développer dans 10 ans une enseigne 100% marocaine compétitive à l’international.

C’est ainsi qu’on fera d’une pierre deux coups: primo, stopper l’hémorragie de la balance commerciale et secundo, internaliser les activités souterraines de la manière la plus efficace dans l’économie formelle. Idem pour le textile et autres secteurs.

Quant aux systèmes productifs, c’est une autre idée qui ne manque pas d’intérêt et que je garderai pour la prochaine contribution.