TUNISIE
30/01/2019 08h:33 CET

La Tunisie n'a pas de politique agricole déplore le président de l'UTAP

Le système agricole repose sur la continuité des mêmes pratiques culturales regrette-t-il.

Zoubeir Souissi / Reuters

Le président de l’Union Tunisienne de l’Agriculture et de la Pêche (UTAP), Abdelmajid Ezzar, a estimé, mardi, que la Tunisie n’a pas aujourd’hui de politique agricole, et affirmant que l’instauration d’un seuil pour la tarification des oeufs “relève de la propagande politique”.

Dans une interview accordée à l’agence TAP, Ezzar a indiqué que 12 mille agriculteurs ont abandonné l’activité agricole en 2018, en raison des pertes qu’ils ont enregistrées.

Il épingle également “la mauvaise exploitation des terres domaniales agricoles qui causent des pertes annuelles de plusieurs millions de dinars”.

Quelle évaluation faites-vous de la situation actuelle du secteur agricole ?

La réalité du secteur agricole est aujourd’hui éloignée de nos ambitions et aussi de ce qui est possible. Malgré sa contribution à raison de 10% au budget de l’Etat, grâce notamment aux exportations des dattes, de l’huile d’olive et des produits de pêche, ce secteur connait aujourd’hui, de fortes pressions dues à la faible valorisation des produits agricoles.Les activités de conditionnement, de transformation et de frigorification restent très limitées.

Pis encore, le ministère du Commerce, impose des restrictions à l’exportation de certains produits à l’instar des œufs et du lait. En contrepartie, il favorise les importations, ce qui lèse fortement les filières de production.

Les changements climatiques (inondations, grêle…) impactent aussi, le secteur agricole, notamment les grandes cultures.

Avez-vous un chiffre exact des agriculteurs ayant abandonné l’activité agricole ?

80% des agriculteurs connaissent aujourd’hui, une situation difficile due à l’endettement, à l’impact des changements climatiques et à la perte de la récolte.

Près de 12 mille agriculteurs ont abandonné l’activité agricole en 2018, ce qui est également, la cause de la régression de la population dans les zones agricoles.

Quel regard portez-vous sur la politique agricole?

On n’a pas aujourd’hui, de politique agricole en Tunisie. Le système agricole repose sur la continuité des mêmes pratiques culturales.

Quelles solutions proposez-vous pour surmonter les problèmes structurels entravant le développement du secteur agricole?

Pour instaurer une agriculture rentable et attractive pour les investissements, il faut encourager l’usage des nouvelles technologies et renforcer l’adaptation aux changements climatiques.

Il faut aussi, mettre en place des circuits équitables de distribution, favoriser la valorisation des productions agricoles et les protéger des maladies, de l’importation et ses risques divers.

La sécurité alimentaire du tunisien est-elle aujourd’hui, menacée?

A court terme, on peut dire que la sécurité alimentaire du tunisien n’est pas menacée, en raison de l’abondance de l’offre. A long terme, les perspectives sont floues, car elles dépendent fortement, de la question des semences et du rajeunissement du secteur.

Quelles sont les raisons de la détérioration de certaines filières agricoles qui assuraient jadis une autosuffisance à l’instar de celles du lait, des viandes et des œufs?

L’abondance de la production dans ces filières répondait souvent à une certaine saisonnalité. Ces filières souffrent également, de l’absence d’un plan d’adaptation aux changements climatiques, outre la déconnexion avec la recherche scientifique, dans ce domaine.

La capacité de production de la filière des œufs demeure élevée, mais il faut l’éloigner du jeu politique.

Or aujourd’hui, cette tendance à fixer des seuils pour les prix des œufs relève de la propagande politique et ce n’est qu’une manière folklorique de maîtriser les prix au détriment de la filière et d’une solution véritable à cette situation.

Soumettre la question agricole et plus généralement, celle économique, au jeu politique ne peut que pousser vers la dégradation des filières.

Appelez-vous à libérer les prix de ces produits?

Nous n’appelons pas à les libérer mais à favoriser une certaine dynamique des prix qui prend en considération les coûts de production et permet aux marchés de s’autoréguler vers la hausse ou vers la baisse, sans fixer de seuils.

Quel prix proposez-vous pour les œufs, sachant qu’il s’agit de la source des protéines la plus accessible, pour les catégories à faibles revenus?

Le prix des 4 œufs ne doit pas être inférieur à 1 dinar, soit une marge bénéficiaire inférieure à 5%.

L’agriculteur ne doit pas assumer l’aspect social qui relève des prérogatives de l’Etat, lequel n’a qu’à agir sur les coûts de production s’il veut garantir une maîtrise des prix à la vente.

Et qu’en est-il des prix du lait?

Le prix du litre de lait doit varier entre 1350 et 1400 millimes, voire plus, tout en garantissant une certaine flexibilité à cet égard.

Aujourd’hui, l’agriculteur vend à perte le lait dont le coût de production du litre est aux alentours de 1100 millimes, alors qu’il est vendu à 890 millimes à la production. Cette situation ne doit pas perdurer.

La crise de la filière laitière est associée au phénomène de la contrebande des bovins avec les pays voisins. Avez-vous des chiffres concernant ce phénomène?

Plus de 30 mille têtes de bovins ont été vendues illégalement, à l’Algérie en 2018, à des prix qui peuvent atteindre les 10 mille dinars par tête de bétail et ce phénomène se poursuit, alimenté principalement par la dépréciation du dinar.

La contrebande a causé une régression de 15% de la production laitière.

L’autre problème épineux pour les éleveurs concerne le vol des bétails. Où en est actuellement la loi qui criminalise les atteintes au cheptel?

La loi a été promulguée mais n’est pas encore, appliquée.

L’UTAP est-elle consultée dans le cadre des négociations sur l’accord de libre échange complet et approfondi (ALECA) qui touche de près le secteur agricole?

Nous ne sommes pas impliqués dans les négociations et nous n’y sommes pas représentés officiellement, ce qui constitue, à mon avis, le grand hic de ce processus qui doit impliquer toutes les parties prenantes.

Mais nous sommes présents sur le terrain et nous donnons souvent nos avis sur les sujets qui nous concernent.

L’ALECA pourrait être positif s’il est précédé d’une mise à niveau du secteur et de ses acteurs pour les doter de la compétitivité nécessaire. Autrement, ce sera une vraie menace pour l’agriculture.

Avez-vous été consultés sur la redistribution des terres domaniales agricoles?

Non, l’administration considère, en effet, que la redistribution des terres domaniales agricoles relève de ses strictes prérogatives, bien que la politique adoptée dans ce sens, soit un fiasco total.

La majorité de ces terres enregistrent aujourd’hui des pertes. L’Office des terres domaniales accuse des pertes annuelles de l’ordre de 20 millions de dinars.

A quoi sont dues ces pertes?

La première raison derrière ces pertes c’est le laisser aller qui règne chez les exploitants de ces terres. La deuxième raison c’est le manque de moyens et d’outils de production.

L’autre raison est plutôt liée aux critères d’octroi des sociétés de mise en valeur, souvent accordées aux détenteurs de capitaux, qui disposent des montants d’investissements requis, ce qui n’est souvent pas le cas des agriculteurs et des diplômés du supérieur.

Quelle relation entretenez-vous avec le Syndicat national des agriculteurs de Tunisie (Synagri)?

Nous n’entretenons aucune relation avec cette structure, mais nous acceptons la pluralité syndicale.

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