TUNISIE
02/05/2019 13h:38 CET

“La Technique Kassou”: Un atelier, une exposition et le partage de l'Art

"Des femmes, des tissages, des assemblages, des broderies, des mises en scène, des œuvres théâtralisées…"

Kalysté

Demain sera le dernier jour de “Talla3 Terba7”, une exposition, organisée par “Talla3 Terba7”, qui avait investi la galerie Kalysté depuis le 13 avril dernier.

Kaouther Jellazi Ben Ayed, alias Kassou, et des femmes artistes, qui se sont emparées “de devinettes tunisiennes pour vivre le mot, le jeu de l’esprit, comme expérience picturale libre de toute contrainte”, décrit Kassou, artiste plasticienne et maître assistante à l’Institut supérieur des Beaux-Arts de Tunis.

Parallèlement, et depuis 1991, elle continue de participer à des biennales, des symposiums et des expositions collectives aussi bien en Tunisie qu’à l’international et obtient en 2018 le titre de “chevalier académicienne” au sein de Mondial Art Academia.

Ses oeuvres font partie de la collection de l’État tunisien et des collections privées en Tunisie et à l’étranger.

En février 2018, elle met en place son exposition personnelle “Fil de soi”.

“J’ai sillonné mon jardin secret pour convier les spectateurs à une promenade plasticienne et les ‘autoriser’ à visiter mon ‘atelier utérin’: ce spectacle authentique tridimensionnel, tournant autour du jardin secret féminin, qui est l’aboutissement à la fois d’un hasard et d’une décision réflexive et plastique”, illustre-t-elle.

Artiste accomplie, elle ne se tient pas qu’aux règles, mais tend à les enfreindre afin de créer, d’innover et de faire évoluer. Dans cette démarche nait “La Technique Kassou”, qu’elle n’hésite pas à partager. Elle nous en dit plus dans cette interview, qui vient du coeur.

HuffPost Tunisie : Qu’est ce que la “Technique Kassou” ?

Kaouther Jellazi Ben Ayed : Depuis 2016, ma démarche artistique s’inscrit dans cette conscience intelligente qu’elle entretient avec le matériau. Une nouvelle approche qui brise le carcan de la bidimensionnalité et crée ses propres lois du volume qui enfreignent les codes picturaux conventionnels.

J’ai découvert le stylo 3D sur Facebook, par pur hasard, et j’ai flashé dessus. Etant une adepte du dessin, j’ai instantanément décidé de le rajouter à ma liste de traceurs divers. J’étais persuadée que ce “gadget” – inventé pour les enfants et les amateurs – est en mesure d’incarner la suite logique à l’évolution du dessin. C’est beau parfois de se sentir comme un enfant qui dessine.

Outre l’effet de trompe-l’œil engendré par la ligne du pinceau, celle du stylo acrylique et celle qui suggère la tridimensionnalité du fil, c’est ce jeu d’ombre portée, supposant la présence d’une source de lumière (absente), qui, à mon sens, confirme l’existence d’une quatrième dimension.

 

Tout comme la mine de plomb, ce nouveau traceur permet de jouer sur la qualité de la ligne, puisqu’on peut contrôler sa température ainsi que la vitesse du filament en plastique évacué par son extrémité. De ce fait, on peut créer des jeux de valeurs et de contrastes très intéressants.

J’ai essayé de donner une autre dimension et une nouvelle lecture à la ligne habituellement dessinée à même le support, d’une part, happer et détourner le regard curieux du spectateur, d’une autre part.

Une fois achevée, l’œuvre est enchâssée et est littéralement envoûtée d’une couche protectrice et transparente en plexiglass. L’espace intérieur se présente comme un lieu utérin à la fois gardé-regardé et joue reflet-miroir pour le regard extérieur.

Vous avez ensuite décidé de partager cette technique avec d’autres plasticiens. Comment cela s’inscrit-il dans votre vision?

Après la réussite de cette nouvelle approche, m’est venue l’idée de monter cette exposition éclectique, fruit d’une recherche menée depuis quelques mois. Cette aventure plasticienne voulait, dès le début, démocratiser la technique du fil 3D, dans le sens de promouvoir un savoir-faire plasticien et de stimuler les sens, afin qu’ils expriment autrement les émotions, et ”émeuvent” la créativité.

 

J’estime que cette notion de partage est cruciale dans la vie de tout un chacun. Elle est très importante pour l’amplification de toute chose, qu’elle soit artistique ou autre. Je suis persuadée que le fait de partager ma technique me permettrait d’évoluer, de me faire plaisir, de faire plaisir aux autres… Je suis convaincue que ce sont ces petits plaisirs qui font perdurer le bonheur. J’aime donc je partage (rires).

C’est ainsi que vous avez mis en place l’exposition “talla3 terba7”. Pouvez-vous nous présenter cet événement justement?

Boostée par la passion pour l’art et le désir de développer sa fibre artistique, une équipe exclusivement féminine se lance dans une aventure avec dextérité et répond présente à l’appel à un jeu ancestral. À la recherche d’une réminiscence de l’âme de leurs aïeuls, des femmes, de tempéraments divers, s’emparent de devinettes tunisiennes pour vivre le mot, le jeu de l’esprit, comme expérience picturale libre de toute contrainte.

Dans un esprit de convivialité, d’ouverture, d’échanges et de partage, différentes sensibilités se sont révélées, les unes aux autres, et surtout à elles-mêmes grâce à l’acte de création individuelle.

D’où l’Atelier Kassou. Dites-nous en plus.

L’“Atelier Kassou” se veut atelier d’art expérimental de par son approche innovante de l’emploi de techniques peu communes ou empruntant aux technologies nouvelles et son intérêt constant, se veut aussi, humblement, espace de transmission d’expériences plastiques, d’enseignement de la communication interactive, le partage de l’art étant l’humus fertilisant l’audace créative.

Kalysté

Des femmes, des tissages, des assemblages, des broderies, des mises en scène, des œuvres théâtralisées… voici que se monte un vrai laboratoire œuvrant pour chérir et revaloriser un des volets de notre héritage immatériel dans toute sa sensibilité et toute sa poésie.

Aussi et en mettant en exergue les qualités visuelles de nos charades, les œuvres abouties exhalent un parfum subtilement féminin et transposent l’éclat d’un mystère ou d’une énigme. Du coup, cette manière de faire se révèle une démarche pour restituer des éclats précieux de notre mémoire collective. Seront-elles en mesure de persuader que la peinture ne se limite pas seulement à une imitation du perçu? Elle est, ou elle doit être, avant tout, la passion de l’exploration.

À qui s’adresse cette exposition?

Tout d’abord, au grand public. Des œuvres audacieuses, vigoureuses et généreuses qui traduisent la pluralité de l’identité artistique de chaque femme-artiste, et qui semblent annoncer que les voies de l’art conduisent à des trésors dans le sol mémoriel qui attendent d’être déflorés.

Je pense que l’art est à la fois support et message. Il se doit d’être à destination de tous et par conséquent, compris de tous.

Pensez-vous que l’Art doit être accessible à tous?

La question qui s’impose par rapport à cette question ne pourrait être que la suivante: Faut-il être “cultivé” ou être du domaine, comme on le dit, pour appréhender ou apprécier l’art?

Je réponds, sans hésitation, par la négative.

À partir du moment où l’art nous semble familier, il ne va exclure personne et va mettre en route notre machine à penser. À mon avis, l’art ne doit pas être réservé à une certaine catégorie de personne. Sauf que malheureusement, cette forme d’art élitiste, perdure aujourd’hui.

Je pense que lorsque l’art est susceptible de révéler des émotions, d’interpeler, de motiver l’imagination et d’appeler à l’interprétation, il va certainement permettre à tout un chacun de s’ouvrir au sens des œuvres, de s’en rapprocher et d’apprécier davantage ce qu’il regarde.

Aussi, pour que l’art soit accessible à tous, on ne peut négliger le rôle des médias aussi divers soient-ils, qui sont en mesure de convaincre, à leur manière, d’être en empathie avec toute exposition et tout événement culturel et artistique qui valent le détour…

J’estime que notre exposition “Talla3 Terba7” parle à tous de par son aspect manifestement “narratif”. Donc, je pense qu’elle rentre bel et bien dans le contexte de “l’art accessible à tous”.

Comment appréhendez-vous l’avenir de l’Art en Tunisie?

L’avenir de l’art en Tunisie! C’est une question piège. C’est le moins qu’on puisse dire. La réponse est difficile.

Sincèrement, j’ai réellement cru un jour, que suite à la fameuse révolution tunisienne, la scène artistique connaîtra un changement radical qui prendra un nouvel élan grâce à la liberté d’expression, unique chose qu’on a acquise d’ailleurs et moteur décisif de la création artistique.

Je m’attendais à une collaboration fructueuse entre artistes et entre différents arts pour soutenir, stimuler, approuver l’esprit de créativité et échapper aux pratiques artistiques stéréotypées et au déjà vu. Mais, malheureusement, l’égo de l’artiste prend toujours le dessus…

Je pense que l’innovation devient plus qu’urgente et que nos artistes devront faire preuve d’actes inédits, non pas en supprimant notre patrimoine artistique d’avant la révolution mais, bien au contraire, en le revisitant et le cultivant.

Pour être optimiste, je dirai que notre Tunisie dispose d’une richesse culturelle et artistique singulière et qu’il devient impératif de l’entretenir, de la protéger et de veiller à la développer.

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