LES BLOGS
31/05/2019 11h:50 CET | Actualisé 31/05/2019 11h:50 CET

La seconde révolution algérienne: une autre expérience de l'Etat à la société

RFI

Après que nous ayons écrit l’“Etre révolutionnaire”, les événements en cours en Algérie nous incitent à développer un peu plus les idées qui ont été énoncées dans le papier cité ci-dessus.

Entre-autre, nous avons affirmé que fondamentalement les revendications populaires devaient s’articuler autour de l’autonomie de la société par rapport à l’Etat. Se faisant, cette autonomie est une nécessité parce que la guerre d’indépendance n’a consacré que la libération du pays et non le peuple algérien comme le disent si bien les manifestants dans presque toutes leurs sorties hebdomadaires.

Il va de soi que les contours théoriques sur le devenir révolutionnaire empruntés largement au philosophe français Gilles Deleuze ou la théorie de l’Etat préconçue par Ibn Khaldoun ne sont que des gradients de l’intellection rendue nécessaire pour comprendre les faits politiques algériens.

Si nous partons de l’idée de la “révolution pacifique ou du sourire” telle qu’elle est voulue par les Algériens, il est clairement établi que cette pratique politique est une double résultante de la guerre d’indépendance (1954-1962) et de la guerre civile (1992-2002). Il en découle que l’autoritarisme patrimonial a totalement bloqué la société algérienne. Il a fait que l’Etat est devenu un instrument de la domination sans partage d’une élite militaro-administrative.

Ainsi, le patriacalisme que nous avons appelé sophistiqué a instauré un ordre politique sans partage où règne soit la dictature soit le népotisme et la corruption. Historiquement, la dictature du colonel Boumediene n’avait de l’intérêt pour la population que pour asseoir un pouvoir personnel. Il était de ceux qui, pris dans le tourbillon de la violence de l’Etat, ne faisait que faire valoir les instruments de contrôle de larges segments sociaux au détriment du bien être de la société algérienne.

Hélas, il s’inscrivit dans cette catégorie de dirigeants du tiers-monde qui ne s’intéressaient qu’à la succession au pouvoir colonial. De coup, l’Etat algérien pris sous la forme de l’Etat nation hérité du colonialisme a engendré des pratiques politiques autoritaires et forcément alimentées par le pillage des ressources naturelles. Au fil du temps, la classe compradore s’est constituée pour imposer sa domination sur la société.

L’ère libérale inaugurée par le président Chadli Ben,djedid n’a fait qu’accentuer l’appauvrissement de la population et l’enrichissement d’une catégorie sociale étroitement liée à l’Etat. A fortiori, le règne de Abdelaziz Bouteflika achève le processus du délitement des liens sociaux et creuse l’écart entre les riches et les pauvres.

Dés lors que la corruption se généralise, tous les organes de l’Etat sont atteints par l’impéritie et le népotisme. Et c’est pour cette raison que la plupart des hommes et des femmes qui ont des postes de responsabilité sont atteints par le syndrome de l’outrecouidance. Les sorties médiatiques de quelques uns démontrent l’incompétence résiduelle qui président aux destinées de l’Algérie.

Justement deux exemples suffisent pour ne pas citer toutes les déclarations trompeuses des responsables algériens. Le premier exemple est celui d’un ancien ministre qui voit que la vie en Algérie est mieux qu’en Suède et le second exemple est l’incongru spectacle sportif laminé par la corruption qui fait dire au ministre actuel des sports : “qu’il est plus facile d’organiser la coupe du monde de football que le championnat national”. Et tant d’autres qui disent autant de bêtises.

De ce constat amer, nous déduisons que tous les dirigeants du passé et actuels n’ont jamais été à la hauteur des promesses de la révolution de novembre. C’est tout le contraire qui s’est produit aussi bien sur le plan des libertés individuelles que du progrès social. Les résultats du règne sans partage du FLN sont bien maigres pour que les Algériens soient satisfaits de leurs dirigeants. Ils le démontrent chaque week-end en dénonçant avec force et conviction, le régime.

C’est peut-être sur la lancée de la contestation citoyenne qu’il faut envisager de nouvelles formes d’action. Si par sa nature la révolution actuelle est avant tout pacifique, il faut bien admettre que la poursuite du mouvement populaire doit s’inventer de nouvelles actions pour faire reculer le pouvoir réel c’est à dire l’armée. Par expérience, il ne faut surtout pas glisser dans la violence de l’Etat en guise de riposte aux provocations du pouvoir et non plus prendre d’assaut les organes centraux de ce même pouvoir.

On peut envisager dans le cadre de de l’autonomie de la société, toute une série d’actions où la population s’auto-administre par elle-même. Dans le cadre de l’autonomie de la société algérienne, il est tout a fait faisable de destituer les pouvoirs de l’administration locale en mettant en place des organes populaires de substitution. La forme substitutive de l’administration de la chose publique doit correspondre à la réalité locale et qui du même coup donnerait plus de poids à la décentralisation tant recherchée par la population.

A toute fin utile, ce serait un moyenne disposition pour réduire la dépendance vis à vis de l’Etat central. Ainsi, le choix des hommes dépendrait de la compétence des uns et des uns. A titre d’exemple, il se peut qu’une localité nommerait pour ses besoins spécifiques, un sage, une autre un jeune cadre dynamique et une tout autre un homme ou une femme d’expérience. Les profils de l’auto-gouvernance doivent être adaptés aux situations locales.

En ce sens, les initiatives prises par quelques organisations socio-professionnellles doivent s’inscrire dans toute une dynamique sociale et politique qui ferait de telle sorte que les organes centraux perdent un peu de leur poids c’est-à-dire de leur emprise sur la société. Le meilleur exemple est la mobilisation de la population lorsque un ministre ou un wali essaient comme si rien n’était, de porter la voix du groupe qui entoure le général.

Et c’est une manière de mettre en pratique le slogan «“Bled, bledna, oua dirou raina”. La progressivité de la révolution ne peut que se conformer aux multiples actions jugées utiles par la population afin de réduire le centralisme bureaucratique et l’autoritarisme étatique. Dans tous les cas, c’est le bel exemple que donnent les Tindoufis en renvoyant sur Alger le ministre de l’Energie.

Certes, le but de la révolution est la destruction totale du système mais les choses sont telles que pour le moment, le mouvement n’arrive pas à disloquer les rênes du pouvoir. A tel point que les forces conservatrices pour se maintenir en l’état, ont choisi la déversion comme ultime technique de survie.

Sans s’y méprendre, les sorties du chef d’Etat-Major s’inscrivent dans le seul but de sauver le groupe qui l’entoure. En voulant trop s’accrocher à la constitution trop souvent piétinée, le général ne fait pas mieux que tous ces dictateurs qui s’agrippent comme des guêpes au cadre référentiel d’une légitimité douteuse. Si les choses sont claires du côté de l’Etat, lieu par excellence pour tous les prétendants à toutes les formes de convoitises, il reste que le blocage de la société algérienne est un vrai défi pour la révolution pacifique.

Pour preuve, l’article posthume consacré au docteur Kamel-eddine Fakhar (El Watan du 29/05/2019), de par sa teneur, nous incite à plus de vigilance eu égard aux agissements contre-révolutionnaires. Le militant mozabite a été sacrifié sous l’autel de l’intolérance de l’Etat algérien. En effet, comme l’article le montre, sa mise à mort est la conséquence d’une idéologie nationaliste à forte dominante majoritairement promue par les tenants du jacobinisme, leg de l’Etat colonial.

Sinon comment expliquer les interdictions tant religieuses que linguistiques qui touchent un certain nombre de milieux algériens. Le facteur intemporel de l’intolérance s’inscrit dans une longue histoire nord-africaine au cours de laquelle, des hommes et des femmes de différentes coins du sous-continent, ont subi les affres des vainqueurs. Certes, on ne peut pas citer tous les épisodes mais tenons-nous à quelques résistances remarquables des donastistes contre l’hégémonie de l’église d’Afrique ou les circonstances malheureuses de la suprématie du malikisme sous les coups de butoir d’Abd el Moumem l’Almohade ou d’une manière insidieuse par l’effet dominateur de la Mouwatta sur les autres écoles islamiques.

Si nous ne pouvons pas prendre pour exemple toutes les situations conflictuelles, il n’en demeure pas moins que l’unanimisme affiché par les vainqueurs instaure un ordre moral et politique qui minorise des pans entiers de la société.

Plus proche de nous, le pouvoir du FLN, a instauré une terreur idéologique vis à vis des Messalistes jusqu’au point où l’anti-harkisme a couvert tous les règlements de compte entre les nationalistes. Il en fut tout naturel pour le pouvoir du FLN de dénier aux spécifités locales aussi bien leur pratique linguistique que religieuse. En effet, le docteur Kamel-Eddine Fakhar incarne à lui tout seul, la symbolique de tous les anathèmes orchestrés par le pouvoir central. Le rédacteur de l’article sur le docteur Kamel-Eddine Fakhar a eu raison de rappeler l’intolérance du président Boumediene vis à vis de la région du Mzab et la marginalisation du poète Moufdi Zakaria exilé en Tunisie.

Il en va ainsi, de l’intolérance qui actuellement poursuit les quelques adeptes de l’Ahmaddiya. Si la société veut être ouverte, ce sont ces seuils de l’intolérance qu’elle doit combattre. Au point où en est le mouvement populaire, il va de soi que les problèmes doctrinaux doivent être soulevés au même titre que le fonctionnement des institutions de l’Etat.

Et s’il y a constituante, la question religieuse en l’occurence l’islam comme religion du peuple doit être traitée d’une façon objective pour libérer les espaces d’expression. Sur ce point précis, d’ores et déjà, nous voulons dire qu’il ne sert à rien d’avoir une position conformiste comme celle d’Ibn Khaldoun pour conserver en l’état la situation. Il faut faire autrement pour que les idées débattues ne subissent pas le même sort que la discussion d’Ibn Rochd sur la causalité (le vent) toute aristotélicienne qu’elle a été un sujet majeur de la philosophie.

C’est dans tous les cas, la seule opportunité historique qui s’offre au peuple algérien pour s’ouvrir au monde. Par ailleurs, les citoyens doivent être beaucoup plus entreprenants et innovants pour pouvoir affronter les défis de la modernité.

En ce sens, l’esprit collectif doit accepter le renouvellement de la pensée et le cas échéant l’abandon des idées périmées du conservatisme théologique.

Enfin, il demeure que l’enjeu principal de la révolution du sourire est de conforter la variété des convictions des Algériens tout en proposant une alternative pour que la société algérienne soit plus ouverte et tolérante en lieu et place d’un Etat national sclérosé.