18/12/2014 04h:30 CET | Actualisé 17/02/2015 06h:12 CET

La RSE au Maroc: Fonder la citoyenneté sur la légalité

ÉCONOMIE - Le Maroc a vu ces dernières années un véritable engouement pour le concept de responsabilité sociale de l'entreprise. Loin d'être juste un effet de mode, l'engouement pour la RSE s'accompagne de l'organisation de conférences, de la mise en place de certifications, de notations par des agences spécialisées et de création de directions RSE dans les grandes entreprises marocaines.

ÉCONOMIE - La CGEM organisait, les 16 et 17 décembre, les rencontres responsabilité et performance. Le Maroc a vu ces dernières années un véritable engouement pour le concept de responsabilité sociale de l'entreprise. Loin d'être juste un effet de mode, l'engouement pour la RSE s'accompagne de l'organisation de conférences, de la mise en place de certifications, de notations par des agences spécialisées et de création de directions RSE dans les grandes entreprises marocaines.

Il convient donc de saluer l'ancrage de la RSE dans les discours et les pratiques et de prendre un peu de recul par rapport au mouvement et de rappeler une évidence: dans un pays où le respect des lois ne s'impose pas encore comme une évidence pour tout le monde, la responsabilité sociale doit d'abord être fondée sur la légalité.

Parce que l'argument qui suit peut être perçu comme critique alors qu'il n'est qu'exigeant, je dois rappeler que le monde se divise entre ceux qui voient le verre à moitié vide et ceux qui le voient à moitié plein. J'appartiens résolument à la deuxième catégorie et voudrais contribuer, très humblement, à remplir un verre déjà à moitié plein.

Le philosophe Blaise Pascal a pensé, en son temps, que l'accès à la foi peut être aidé par des exercices quotidiens. Si je peux usurper cette référence, je dirais que la pratique de la RSE peut être considérée comme une série d'exercices susceptibles de renforcer, à terme, la vertu des entreprises et de leurs dirigeants. Aussi, je ne me rangerai jamais du côté de ceux qui s'empressent de contester à une entreprise le droit de "faire de la RSE" dans un domaine donné, au prétexte qu'elle manque d'exemplarité dans d'autres.

Mon réflexe serait plutôt d'encourager les promoteurs de la RSE dans ladite entreprise à persévérer, avec l'espoir que leurs efforts continus finiront pas pénétrer l'ensemble des sphères de l'entreprise. Tout comme Rome n'a pas été construite en un jour, l'entreprise citoyenne est un idéal qui nécessite un travail de longue haleine.

Mon propos dans ce texte est d'inviter les experts et les dirigeants des entreprises marocaines à poser les pratiques de RSE sur un socle ferme, celui du respect des lois. Pour comprendre mon propos, il est important de reposer la question fondamentale de la mission première d'une entreprise.

Pendant longtemps, l'entreprise a été pensée et dirigée comme un système dont la raison d'être est de maximiser le profit de ses actionnaires. L'accumulation des externalités négatives, sociales et environnementales, les progrès de la démocratie, et le développement des médias ont peu à peu forcé une révision de la mission de l'entreprise. La création de valeur pour les actionnaires, toujours impérative dans une économie fondée sur la libre entreprise n'est désormais légitime que si l'entreprise contribue aussi au bien commun.

Les discours et les pratiques de RSE ont émergé dans des pays où le respect des lois va de soi. Contribuer au bien commun, dans ces pays, consiste à aller au-delà des simples obligations légales de l'entreprise. Contribuer au bien commun passe par la démonstration d'une volonté sincère de contribution à la résolution de défis collectifs dans des domaines tels que la pauvreté, la santé, l'éducation, le logement ou la protection de l'environnement.

L'expression d'entreprise citoyenne a été inventée pour distinguer celles qui ne se contentent pas de se conformer aux lois en matière sociale et environnementale. Autrement dit, "faire de la RSE" consiste à aller au-delà des obligations légales de l'entreprise et à la mêler, positivement, de "ce qui ne la regarde pas".

Sans sous-estimer l'importance, au Maroc, des défis relatifs à la pauvreté, à l'éducation, à la santé ou à l'environnement, je pense que la première contribution des entreprises et de leurs dirigeants au bien commun doit être le respect des lois. Une entreprise qui met en place une démarche RSE, voire obtient une certification, sans s'assurer du respect des lois, dans toutes les sphères de son action, risque de poser une belle cerise sur un mauvais gâteau.

Quelle est la crédibilité des initiatives RSE d'une entreprise qui est perçue, à tort ou à raison, comme prenant des libertés avec les lois relatives à la fiscalité, au travail, à la consommation, à la concurrence ou à l'environnement?

La première responsabilité sociale d'un dirigeant marocain consiste à faire appliquer les lois par ses collaborateurs et à ne pas tolérer les écarts. Puisque la contribution du secteur de la construction à l'économie du pays est importante, regardons de près ce qui s'y passe. Le "non déclaré" y est tellement la norme que les vendeurs et acheteurs ne semblent même pas conscients qu'ils commettent de la fraude fiscale.

Il faut certes saluer les leaders du secteur qui affichent fièrement sur leurs panneaux publicitaires "100% déclaré" mais font-ils preuve de la même rigueur quant à l'observation du droit du travail sur les chantiers, des obligations vis-à-vis de leurs sous-traitants ou bien des normes de qualité qu'elles doivent à leurs clients? Les péripéties, en cours, autour d'un acteur de référence dans le secteur à propos d'un programme dans le nord du pays suggèrent que la question doit être posée.

En mettant en place un label RSE et une procédure de certification, la CGEM fait œuvre utile et doit être saluée pour cela. Pour remplir l'autre moitié du verre, il faudrait encourager ses dirigeants à être plus audacieux et à mettre en place un label d'entreprise citoyenne reposant sur des indicateurs de respect et de conformité avec les lois et, surtout, à le diffuser très largement dans les entreprises marocaines quelle que soit leur taille.

Rêvons de voir, un jour, des panneaux publicitaires sur les bords des routes marocaines affichant "Entreprise 100% légale".

Le respect des lois est une condition fondamentale du développement économique et social. Le bien commun d'un pays et de sa population n'est pas servi lorsque la première préoccupation d'un acteur est de contourner les lois. C'est pour cette raison que j'affirme que la contribution au bien commun au Maroc passe par la légalisation de l'entreprise. La moralisation suivra.

Le rythme d'une telle évolution dépend de l'avancement de l'autre grand chantier au Maroc, à savoir la construction de l'état de droit. La légalité des comportements des entreprises et des citoyens est acquise dans des pays disposant d'une administration et d'une justice compétentes, dotées des moyens d'exercice de leurs missions et impartiales.

Parce que des institutions comme l'entreprise, l'administration et la justice ne sont que des cadres, plus ou moins normatifs, de l'action des personnes et des groupes, on peut difficilement imaginer des institutions vertueuses qui ne seraient pas composées d'individus vertueux. On reconnaît ici le dilemme classique de la poule et l'œuf qui signifie qu'un travail est nécessaire sur les deux: amélioration des cadres institutionnels et éducation des individus à la citoyenneté.

Puisque j'ai comparé, plus haut, la mise en place de la RSE à une cerise, le but de cet essai est de dire qu'il faut d'abord produire un bon gâteau et ensuite seulement l'orner d'une belle cerise. Sans cela, la RSE risque de servir de cache-misère au lieu de contribuer au bien commun.

Je sais, de première main, que les dirigeants de certaines grandes entreprises marocaines ont grand souci de la légalité et ne tolèrent pas d'écarts avec les lois. Je les invite à communiquer davantage sur ce thème et sur leurs pratiques pour que leur exemple inspire l'ensemble du tissu entrepreneurial du pays et pour que la citoyenneté ne soit pas l'apanage de quelques grandes entreprises.

La bataille de la RSE sera gagnée quand la grande majorité des acteurs économiques du pays, surtout les petites et moyennes entreprises, en auront intériorisé les exigences.

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