TUNISIE
14/03/2019 16h:47 CET | Actualisé 18/03/2019 13h:51 CET

La prostitution en Tunisie: Des visages et des parcours (Reportage)

Moins d’une dizaine de prostituées jalonnent cette artère. Pour certaines, rien n’annonçait leur profession...

Fotografo via Getty Images

C’est une soirée hivernale. Il est à peine 20 heures. De l’obscurité de la nuit jaillissait les destins miséreux des uns et l’oisiveté des autres. De certaines ruelles mal éclairées appesantissaient des courbes de femmes de tous les âges qui s’acheminaient vers la rue principale d’un quartier réputé huppé de Tunis. Là-bas, elles ont pris position. 

Moins d’une dizaine de prostituées jalonnent cette artère. Pour certaines, rien n’annonçait leur profession: leurs tenues sobres leurs confèrent une allure pudique. Certaines font des allers-retours, d’autres demeurent immobiles, non moins déterminées à arracher un client. Elles rigolent parfois entre elles. Une ambiance bon enfant qui ne dissipe pas une rivalité certaine dans la quête de gain. 

Le gain se résume en le plus grand nombre de “passes” par soirée ainsi que de la générosité des clients. La plupart de ces derniers paradent sur l’avenue, en guettant leur proie. Une fois chassée, elle est acquise. Toute est permis ou presque, raconte Iheb (pseudonyme), 21 ans.  

Iheb est bel et bien un homme. En tout cas, sur les papiers officiels. Il se considère et il vit dans la peau d’une femme. “C’est ce que je suis au plus profond de moi-même”, se confie-t-il. 

 En réalité, sur les 8 femmes qui occupaient cette rue, la moitié sont des “hommes”. Rien d’apparent ne le suggérait. Mini-jupe, collants aux voiles aguichants, cheveux lisses, elles se veulent désirables. Les femmes, quant à elles, sont plutôt âgées. L’une d’elles, maigre et l’air fatigué, a plus de 50 ans: “C’est les drames de la vie qui m’ont poussé ici”, se contente-t-elle de dire avant de monter dans la “Clio” d’un client. 

Hormis les intonations de sa voix, rien ne laissait soupçonner la “masculinité“ administrative d’Iheb. La coupe carrée, les lèvres pulpeuses, les cils marqués, Iheb est une femme dévoilant des atouts sexy.

Il vient de loin, d’un village du Nord-Est de la Tunisie. Il vient aussi des jougs des prisons tunisiennes après des accusations d’atteintes aux bonnes mœurs, de racolage, d’homosexualité. La prison pour Iheb est une menace qui plane tous les jours, il dit “vivre avec”, fataliste. Le test anal, les mauvais traitements; des moqueries, en passant par les insultes et les passages à tabac de ses co-détenus, tout y passe. Il en parle avec un air détaché. 

Orphelin, Iheb a côtoyé très tôt les malheurs de la vie. Avant de passer par les mains impitoyables de certains co-détenus, il a dû subir les coups de son bourreau, qui lui servait de père.

Soupçonnant le penchant de son fils pour les hommes, le père en question a déployé tous ses efforts physiques pour dissuader son fils de devenir homosexuel. “Ma mère est morte quand j’avais 4 ans. C’est avec mon père et sa femme que j’ai vécu ou plutôt survécu”, a-t-il lancé.

Iheb a survécu à la privation, aux menaces de morts, aux coups de son père enragé devant sa belle-mère passive. Il quitte le foyer paternel à 15 ans pour s’installer d’abord avec sa grand-mère maternelle “la seule qui a eu pitié de moi, la seule qui m’a compris”. Cette grand-mère vieillissante a été sa seule lueur de gaieté, son ultime niche d’affection. Après sa mort, c’était le déluge, la perdition. 

N’ayant pas un niveau éducatif élevé, Iheb succombe vite dans la prostitution. Pourquoi ne pas essayer de travailler avant?: “Je n’ai aucune qualification. J’ai essayé de travailler comme serveur mais mes manières d’être m’ont démasqué, j’étais la risée de tous”.

Comme les jeunes de son âge, Iheb aspire à atteindre un certain confort: des vêtements, un toit, manger à sa faim, avoir un smartphone, etc. 

“Si les premières années ont été enrichissantes au sens premier du terme, les deux dernières l’étaient beaucoup moins.Beaucoup de prostitués occupent désormais le terrain, dont beaucoup de transexuels. La concurrence est rude. L’offre s’est élargie et nos revenus comblent à peine nos besoins”, déplore Iheb. 

Pour chaque acte, il y a des tarifs. De la fellation à l’acte complet, les prix grimpent. 

Iheb mise surtout sur ses clients ramassés sur le terrain: “Les réseaux sociaux nous permettent de cibler une autre clientèle mais elle n’est pas très fidèle par rapport à celle de la rue”, explique-t-il.

Ces clients fidèles ou volatiles sont des hommes venus de tous horizons, raconte-t-il. “Il y a des médecins, des policiers, des universitaires, des maçons, etc”.

Ce soir là, Iheb interrompt précipitamment notre conversation. Un client dans une Mercedes débarque. “C’est un habitué. Je ne peux pas le rater”, s’excuse Iheb en partant.

Son client est un fonctionnaire haut gradé, un homme marié, ayant deux enfants: “Il est au petit soin avec moi. Une fois, en lui gueulant dessus pour avoir manqué notre rendez-vous habituel, il m’a lancé qu’il ne pouvait faire mieux et qu’il chérissait et s’occupait plus de moi que de sa femme. À vrai dire, il a un peu raison, à part l’argent, il me cajole tellement: étant toujours à l’étranger il m’offre des cadeaux, tout ce que je demande même les traitements hormonaux féminins”, décrit-il.

Son client est même prêt à payer régulièrement le racket de certains policiers du district qui le harcèlent en le menaçant de le traîner devant la justice. En fait, dans ce monde souterrain, les policiers sont partie prenante. Ils connaissent toute le monde, appliquent la loi quand bon leur semble, et surtout sont, eux aussi à l’affût du gain, raconte Iheb.  

Iheb parle presque avec affection de son client: “Il n’est pas comme d’autres”, lance-t-il. Parmi ces “autres”, il y a des clients violents ou qui refusent de payer après “la prestation”, ajoute-t-il. En se prostituant, Iheb prend des risques énormes. Si certains clients préfèrent s’isoler dans la voiture, d’autres se dirigent dans des endroits désertés. La cicatrice sur le visage du jeune homme marque pour toujours l’ampleur du risque. Après avoir refusé de payer, un client s’emporte contre Iheb. Ce dernier ne se laisse pas faire, s’en suit des coups, dont une par une lame. 

Pour se prémunir, Iheb ne quitte jamais son arme: une bouteille de gaz lacrymogène.  

En plein jour, le jeune homme se dépouille de son déguisement. Il redevient un homme amoureux. Son compagnon est un jeune homme originaire du sud de la Tunisie. Ce dernier est au courant du métier de son copain, assure Iheb. En couple depuis plus de 2 années, Iheb exhibe fièrement les photos de son tourtereau.

Le jeune homme est grand, musclé. C’est un chauffeur de camion poids lourds. Comment envisage-t-il l’avenir en tant que couple: “À vrai dire, on ne l’envisage pas vraiment; Notre souhait ultime est de partir du pays, de vivre dignement et librement notre amour, mais je ne vois pas comment, alors on se contente de rêver”.

 

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