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23/02/2019 09h:26 CET | Actualisé 23/02/2019 09h:26 CET

La profondeur des histoires drôles

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S’il y a bien un livre qu’on ne va pas taxer de frivolité, c’est l’essai récent et très remarqué de la psychanalyste Karima Lazali, intitulé “Le trauma colonial” et consacré aux difficultés voire aux troubles psychiques des Algériens contemporains mais pourtant marqués par le passé colonial de leur pays.

Un des aspects de l’“effraction coloniale”—c’est l’expression qu’elle emploie, et c’est le moins qu’on puisse dire—a été particulièrement ravageur et efficace pour détruire les structures traditionnelles du pays, cette Algérie tribale dont Kateb Yacine nous a expliquait déjà dans Nedjma (1956) qu’il faut en parler au passé. Il s’agit de ce qu’elle appelle les “renominations” des Algériens dans les années 1880, visant à briser les filiations et à faire disparaître le nom du père.

Une certaine loi de mars 1882 s’y est employée, et globalement on est passé à “un système de nomination française, avec réduction au prénom et à un nom attribué par l’administration”». Une psychanalyste est particulièrement capable de nous expliquer la gravité d’une telle opération et Karima Lazali le fait d’une manière convaincante.

Mais en fait cette histoire est loin d’être une découverte pour nombre de chanceux qui ont entendu en son temps un sketch de Fellag parmi les plus savoureux (mais ne le sont-ils pas tous !) et qui est justement consacré au nom de famille des Algériens ; c’est exactement la même histoire sauf qu’elle est racontée et surtout mimée par lui : il joue tantôt le rôle de l’administrateur français et de son fidèle secrétaire, tantôt le rôle de l’“Algérien tribal” convoqué pour qu’on enregistre son état civil ; le premier pas plus bête qu’un autre mais pas plus malin non plus se prend les pieds dans le tapis quand il s’agit de différencier les Mohammed qui se présentent à lui et d’utiliser pour cela leur filiation en ben Mohamed ben Ali ; le second s’efforce d’être patient et même pédagogique ( !) avec l’administrateur mais finit assez vite par s’énerver en sorte qu’il se voit attribuer d’office comme nom le dernier mot qu’il a prononcé et on peut faire confiance à Fellag pour que les noms ainsi choisis soient de la plus grande fantaisie.

Que Karima Lazali nous pardonne : on aura bien compris que ce n’est pas la validité de son travail qui est en cause, bien au contraire, mais ce rapprochement a pour effet de mettre en valeur les deux pôles indissociables de l’algérianité toujours aussi repérables chez les Algériens d’aujourd’hui : d’une part le traumatisme lié à des pertes irréparables et d’autre part l’humour de la dérision qui permet de détecter le grotesque et l’absurde sous la tragédie.

Dans l’histoire des noms qui vient d’être évoquée, les deux versions c’est-à-dire les deux attitudes sont séparées et l’on est d’autant plus frappé qu’elles sont tout à fait identiques. D’autres fois et c’est souvent le cas dans la catégorie des “histoires drôles”, les deux traits de mentalité et le double aspect sont intimement mêlés au sein d’une même histoire. On en a un exemple dans ce même Trauma colonial de Karima Lazali qui à propos de mémoire et d’histoire discontinue  fait très légitimement appel à l’idée de “trou”.

C’est donc une histoire de trous qu’elle raconte et que d’ailleurs elle dit reprendre d’un autre auteur, Chawki Amari, ce qui tendrait à prouver que cette histoire est vraiment parlante et qu’elle mérite l’attention. En tout cas elle fédère parfaitement le comique et le  sérieux ; la voici : un camion transportant des trous, l’un d’eux tombe du camion en marche ; voyant cela le conducteur s’arrête et fait marche arrière ; et c’est alors qu’il tombe dedans, dans son trou.

Au départ l’histoire a un petit côté absurde, ce que les Anglais appellent le “nonsense” et on se dit que tout le plaisir qu’elle procure vient de là. Après quoi on constate que sans vouloir à toute force lui donner du sens, il y en a pourtant un qui s’impose et qui fait apparaître une vérité ou plutôt un avertissement : à vouloir faire marche arrière, on prend un risque immense, qui est de tomber dans un trou. Donc pas de marche arrière, et allons de l’avant, même si l’on n’a que des trous pour tout  bagage ; cette seconde démarche est de toute façon moins dangereuse que la première, qui ne peut ramener que de vide et du vent .

La question du retour en arrière n’est pas exclue du Trauma colonial, ni comme réalité comportant une pathologie ni comme livre essayant d’en montrer le danger. Politiquement, nous explique Karima Lazali, il n’y a strictement aucun sens à prétendre restaurer un passé qui n’a jamais existé autrement que dans l’imagination et dans la volonté de ceux qui le fabriquent à leur convenance.

Et s’il est vrai qu’on peut et même qu’on doit essayer de fabriquer un avenir, il n’y a aucune chance de trouver une vérité en essayant de fabriquer un passé. Comme le chauffeur de camion mal inspiré, on ne peut par cette manœuvre que se jeter dans un trou. Karima Lazali, pour évoquer la nullité de certaines quêtes, se reporte au roman de Tahar Djaout intitulé Les Chercheurs d’os, publié en 1984, presque dix ans avant que l’auteur ne tombe victime du terrorisme.

Son roman montre combien il est inutile et dérisoire, sinon pire, de prétendre ramener les os de ceux qui sont morts pendant la guerre d’indépendance, comme le frère du narrateur : les os ramenés sont évidemment n’importe lesquels, tout aussi bons à exhiber pour profiter des avantages matériels et symboliques qu’ils procurent aux survivants ?

Les Chercheurs d’os est un livre plutôt sinistre et il est pathétique de voir ces paysans s’acharner dans une quête qui ne peut leur apporter aucune “vraie richesse” alors qu’il  y aurait tant à faire pour que leur village de Kabylie devienne un lieu où il ferait bon vivre, en tout cas un lieu tout simplement vivant. Mais il y a dans la manière dont Tahar Djaout en parle un sens tragi-comique de la dérision.

Qu’on en juge par cette fin du roman que Karima Lazali tient à rapporter, en sorte qu’elle est aussi la fin de son propre livre : “Je suis certain que le plus mort d’entre nous n’est pas le squelette de mon frère qui cliquette dans le sac avec une allégresse non feinte. L’âne, constant dans ses efforts et ses braiments, est peut-être le seul être vivant que notre convoi ramène”. Vous avez dit humour noir ?