ALGÉRIE
12/06/2018 20h:23 CET | Actualisé 13/06/2018 11h:00 CET

La magistrale réponse d’Arezki Ait Larbi à l’appel aux armes de Ferhat Mehenni

Contre la tentation du chaos de Ferhat Mehenni, Arezki Ait Larbi oppose la puissance et la clarté d’une pensée qui puise sa force dans la foi inoxydable qu’a ce militant chevronné dans la lutte pacifique pour les libertés.

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Sauver Ferhat Mehenni de lui-même, permettre à la Kabylie et donc à l’Algérie toute entière d’éviter une effroyable effusion de sang, c’est l’objet d’une tribune publiée par Arezki Ait Larbi en réponse à un appel lancé, la semaine dernière, par Ferhat Mehenni pour la création de milices armées en Kabylie.

Arezki Ait Larbi est journaliste, militant du printemps berbère, militant des droits de l’homme, fondateur des éditions Koukou, il a côtoyé il y a longtemps celui qui est devenu aujourd’hui le “président” autoproclamé du “Gouvernement provisoire kabyle” en France, Ferhat Mehenni.

Contre la tentation du chaos de Ferhat Mehenni, Arezki Ait Larbi oppose la puissance et la clarté d’une pensée qui puise sa force dans la foi inoxydable qu’a ce militant chevronné dans la lutte pacifique pour les libertés.

Dans son message filmé à partir de Londres, Ferhat Mehenni déclare: “Pour que cette indépendance devienne réalité, j’appelle la Kabylie, j’appelle le peuple kabyle, à accepter de bonne grâce et en toute conscience la mise sur pied d’un corps de contrainte, d’une organisation de sécurité de la Kabylie. Pourquoi je le fais? C’est parce que, sans autorité, nous ne serons que des troubadours, je suis moi-même un troubadour, mais nous n’aurons jamais de prise sur le réel, nos enfants continueront à aller à l’école de l’aliénation et à se faire tabasser dans la rue par la police coloniale à chaque fois qu’ils descendent pour protester.

Il faut que l’autorité coloniale soit remplacée par l’autorité kabyle. J’appelle même la jeunesse à s’engager dans ce corps de contrainte, ce corps de sécurité, chacun aura une mission noble à l’intérieur”.

Ainsi, celui que Kateb Yacine appelait le “maquisard de la chanson kabyle” est devenu le maquisard tout court. Ferhat Mehenni lui-même écarte dans un geste empli de dédain le troubadour qu’il était.

Mais au lieu de s’adresser au chef de guerre en gestation, c’est au chanteur et militant pacifique, qui respire peut-être encore en Mehenni, que choisit de s’adresser Arezki Ait Larbi.

Il commence par incriminer ceux qui réagissent violemment à l’appel aux armes de Ferhat Mehenni, “avant même d’ouvrir ce débat, les miliciens de la pensée l’ont déjà enfermé dans un camp, avec ses barbelés, ses miradors, et ses gardiens”, écrit Ait Larbi pour qui la dérive de Mehenni a “toutefois le mérite de relancer le débat sur des questions fondamentales, otages jusque-là des agités du clavier chargés de polluer les réseaux sociaux”.

“Le choix est binaire : l’adhésion aveugle et inconditionnelle à la force «de contrainte» en gestation, ou les crachats déversés sur son promoteur. Malgré les apparences, ces deux options sont, en fin de compte, les deux faces d’une même pièce. En excitant les antagonismes jusqu’à la caricature, elles mènent vers un seul objectif : neutraliser la «capacité de nuisance» de la Kabylie, fut-ce au prix d’un grave dérapage”, écrit Ait Larbi.

L’auteur identifie trois protagonistes à qui profiterait le crime de création d’un “corps de contrainte” en Kabylie : le pouvoir algérien lui-même, le makhzen marocain et les néo-conservateurs américains.

Allumer la mèche de la violence en Kabylie pourrait ainsi, selon lui, servir un pouvoir algérien qui veut neutraliser “la région frondeuse, catalyseur potentiel d’une insurrection citoyenne nationale” au moment où le “sérail est secoué par les soubresauts d’une interminable guerre de succession”.

Le Makhzen marocain, lui, marchande déjà à l’ONU, rappelle Arezki Ait Larbi, le Sahara occidental contre le Gouvernement provisoire Kabyle (GPK): “Une position opportuniste qui vire parfois au burlesque. Alors que l’ambassadeur marocain à l’ONU se faisait l’interprète d’une ‘kabylie insurgée’ en quête d’indépendance, la police royale réprimait violemment les manifestants pacifiques du Rif”.

Le troisième protagoniste, “les néo-conservateurs américains, qui ont redessiné la carte du Grand Moyen-Orient en faveur de leurs alliés, notamment Israël et l’Arabie Saoudite, une dissidence violente en Kabylie réprimée dans le sang serait le prétexte aux armées des «grandes démocraties» pour prendre pied en Algérie”, écrit Ait Larbi qui rappelle l’indescriptible chaos dans lequel sont plongés l’Irak, la Libye, le Yémen et la Syrie”.

Que serait exactement une force de contrainte en Kabylie à laquelle appelle Ferhat Mehenni depuis Londre? La réponse d’Ait Larbi, fulgurante, devrait donner matière à réfléchir à tous ceux qui seraient tentés par la violence: “une autorité de fait accompli, dont la cible sera le citoyen kabyle, sommé de renoncer à ses libertés, mettre ses neurones au garde à vous, répudier son devoir de lucidité et accepter les exactions, qui s’annoncent déjà ‘inévitables’ des néo-Pasdarans, véritable ‘Armée kabyle du salut’”.

Une descente en enfer alors que la Kabylie fait déjà, au quotidien, dans le calme travail de citoyens dédiés à leur cause, des bonds immenses vers un pays meilleur, explique encore Ait Larbi, citant des dizaines d’exemples de petites révolutions citoyennes qui s’accomplissent tous les jours en Kabylie: les “concours du village le plus propre”, le festival Racont’Arts, la démocratie participative, le développement durable, les institutions bâties par les villageois eux-mêmes pour leurs habitants: telle crèche, telle mosquée où sont prêchés la tolérance et le respect, telle bibliothèque, musée, fruits du travail de la population locale, les cafés littéraires qui foisonnent, etc. 

C’est le visage d’une Kabylie qui “avance pour construire au jour le jour, pierre par pierre, l’avenir de ses enfants”, que brosse Arezki Ait Larbi, travail immense et dévoué de milliers de citoyens qui risque d’être perdu à jamais. Une Kabylie que méconnaît un Ferhat Mehenni, “coupé des réalités du terrain qu’il ne connaît qu’à travers des rapports frelatés”.

Arezki Ait Larbi finit sa tribune par directement s’adresser à Ferhat Mehenni qu’il invité “à écouter la voix de (son) coeur, dans l’intimité de (sa) conscience”.

“Je t’invite à penser aux jeunes militants du MAK qui t’adulent comme un prophète et dont l’enthousiasme risque de se fracasser contre l’impasse d’un combat douteux”, écrit Ait Larbi.

Invité à mesurer l’ampleur du chaos dans lequel son appel à la violence armée pourrait plonger la Kabylie, Arezki Ait Larbi finit dans une adresse lumineuse, tout en jeu de miroirs, au troubadour qui n’est peut-être pas tout à fait mort en Mehenni et lui rappelle ses propres vers, qui mettaient en garde avec poésie et humour contre ceux qui cherchent la dérive:

Si vous voulez que le sang coule,

Et votre sang à vous,

Passez devant qu’on vous voit,

Vous, messieurs qu’on appelle grands.

Ceci pour le président du GPK.

A l’adresse du pouvoir algérien et aux Algériens qui auraient pour réflexe instinctif de rejeter en bloc l’idée d’une autonomie de la Kabylie, Arezki Ait Larbi rappelle, lucide jusqu’au bout, que “tout projet politique, du plus banal au plus farfelu, est légitime dès lors qu’il respecte le débat démocratique, loin des surenchères, des invectives et des intimidations”.

C’est le prix à payer par nous tous, si nous voulons la paix: le programme qu’Ait Larbi résume dans son titre: “Ne pas cédre à la peur. Protéger nos libertés. Réhabiliter le débat pluriel”.

 

Lire le texte intégral de la tribune d’Arezki Ait Larbi ici.