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04/04/2018 14h:11 CET | Actualisé 04/04/2018 14h:13 CET

La liberté de disposer de son corps est un droit humain tabou!

Entre contraception et avortement légal en régression en Tunisie et avortement clandestins au Maroc, le sexe et dérivés, reste toujours un grand sujet de débats et de critiques dans nos régions.

stevanovicigor via Getty Images

Je reviens de la Women Tribune d’Essaouira, où je fus invitée en tant que chercheur et activiste et où j’ai eu le loisir d’échanger avec certains de mes confrères sur des problématiques qui me tiennent à cœur. D’abord avec Nadia Bezad Présidente de l’OPALS (Organisation Panafricaine de lutte contre le Sida) et le fait que de plus en plus de femmes sont touchées dans la région, mais également le Professeur Chafik Chraibi Président fondateur de l’association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (AMLAC) sur la problématique des avortements illégaux et les drames humains que cela engendre, dans un pays qui refuse de légitimer l’avortement. Ce billet je l’écris non pas pour légitimer la pratique de l’avortement, mais pour mettre en lumière les souffrances et les drames humains que peut engendrer le non recours à l’avortement, dans des cas extrêmement compliqués comme le viol, l’inceste, la pauvreté, la désinformation... .

Et parce que l’humaniste et l’activiste, met toujours de côté la religion quand il s’agit d’aborder l’épineux problème des droits humains. Car si l’on devait encore une fois enfermer la femme arabe et ou musulmane ou femme tout court sous un prisme religieux, je pourrais au moins affirmer que dans le Coran, aucun texte n’interdit l’avortement, tout comme aucun texte ne l’encourage!

Et donc c’est normalement le bon sens qui devrait déterminer cet acte ou tout acte en général et non les coutumes.

Je vais donc faire travailler le bon sens en écrivant ce billet.

La Tunisie a été le premier pays d’Afrique et le premier pays du monde arabe à légaliser l’avortement, sans condition, en 1973. Aujourd’hui, c’est le pays de référence en terme de liberté pour les femmes et de planning familial entre autre. D’autres pays d’Afrique ont emboité le pas, comme le Cap-Vert, l’Afrique du sud et plus récemment, le Mozambique. Mais l’avancée reste minime. Les femmes sont encore “prisonnières” des mentalités rétrogrades et ne peuvent disposer de leur droit le plus élémentaire “disposer de leur corps” enfermées entre le tabou, la religion, la moralité. Et cela est pire quand il s’agit d’une femme célibataire.

Pourtant il nous faut parvenir à cette ”émancipation” car elle signifierait la protection de la femme et de l’enfant, d’améliorer la protection et la santé des femmes, de contrôler les flux des naissance, d’éviter pas mal de drames humains.

Tunisie et Maroc l’avortement entre avancée, reculs et négation

Entre contraception et avortement légal en régression en Tunisie et avortement clandestins au Maroc, le sexe et dérivés, reste toujours un grand sujet de débats et de critiques dans nos régions.

Les grossesses non désirées sont une réalité qui se chiffre

Et cela on ne peut le nier et en aucun cas cela ne devrait être la baromètre de la moralité de nos jeunes filles et ou femmes!

On compterait 6.000 avortements par année en moyenne en Tunisie, selon une récente étude de l’Office National de la Famille et de la Population (ONFP). Dans l’écrasante majorité des cas, cela concernerait 80 % de femmes mariées et le reste seraient des femmes célibataires (20%).

L’ONFP aurait dévoilé par ailleurs que 13.000 avortements auraient été pratiqués dans les établissements publics. Les femmes victimes de viol constituent la première catégorie de celles qui ont recours à l’avortement. Le célibat de la femme est la deuxième cause d’avortement. La grossesse non-désirée ou non programmée est la troisième raison qui pousserait la femme à avorter. Ce sont les chiffres des avortements déclarés et faits dans les établissements de santé sans compter ceux qui se font sans recourir aux médecins.

Quand désinformation sexuelle engendre les grossesses non désirées

Avorter en Tunisie est souvent lié à l’absence d’éducation sexuelle, du moins pour les femmes célibataires. 42% des mères célibataires tombées enceintes accidentellement ne savaient pas qu’il y avait un moyen de contraception, 41% d’entre elles pensaient ne pas pouvoir tomber enceinte, d’autres disaient qu’elles n’utilisaient pas de moyens contraceptifs par gêne et peur pour leur réputation. Amel Bouchlaka, chercheuse au centre de santé de la reproduction qui a effectué une étude sur “Les grossesses et maternités hors mariage en Tunisie” explique pour sa part que c’est surtout le manque d’éducation sexuelle qui engendre ces grossesses accidentelles qui finissent par être niées.

Un droit durement acquis en Tunisie et une fenêtre d’espoir pour les autres sœurs arabes et africaines

Le droit d’avorter est un droit durement acquis pour la femme tunisienne, qui dans le passé utilisait des méthodes peu fiables qui pouvaient nuire à l’intégrité physique.

Une politique de planning familial encouragée par feu le Président Bourguiba mais qui est paradoxalement aujourd’hui, en perte de vitesse et ou essoufflement. Des salles du planning familial où viennent s’entasser des patientes, jeunes et moins jeunes, mariées ou pas. Qui attendent des heures, chacune avec son arbre de vie, de la copine larguée, à l’épouse, aux travailleuses du sexe, à l’étudiante fauchée ou la femme de ménage violée.

Selon une étude réalisée par l’Association tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD) cette politique publique qui permettait de résorber la démographie, peine à continuer faute de moyens financiers et de plus en plus de centres ferment leur porte.

Le droit d’avorter gratuitement en Tunisie, serait-il en danger?

Fermer certains centres de planning familial en Tunisie, ne provoquerait il pas des désastres sanitaires à venir? D’une région à l’autre, les disparités sont criantes par ailleurs, en termes d’accès aux moyens contraceptifs, selon les dires du docteur Hayet Labessi, médecin, de l’Office de la Famille et de la Population (ONFP).

A côté de cela, il y aurait aussi des pratiques discriminatoires à l’égard des femmes célibataires, venues pour avorter. Pour les femmes mariées, certaines personnes appartenant au corps médical essayeraient de les dissuader, usant d’arguments d’ordre religieux”, avancerait Emma Hassairi de l’ATFD. Mais qu’est-ce que la religion a à faire, puisque rien n’indique dans le Coran que c’est “HARAM”?

Au Maroc les drames continuent avec les avortements illégaux

L’OMS déclare 200 000 avortements par an au Maroc, entre 450 et 600 par jour.

On compterait 600 à 800 avortements clandestins par jour selon l’ AMLAC l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin présidée par son fondateur le Professeur Chafik Chraibi.

Pire encore cet acte clandestin serait un business lucratif!

“500 à 600 avortements clandestins par jour sont médicalisés et effectués par des gynécologues, généralistes, chirurgiens, etc. L’acte est très lucratif (1.500 à 10.000 dirhams selon la patiente, la durée de la grossesse et le médecin) mais occasionne du stress et un risque d’incarcération pour le médecin”, précise l’AMLAC.

“150 à 200 avortements clandestins sont effectués chaque jour dans des conditions sanitaires catastrophiques par des infirmières, sages-femmes, kablates, faiseuses d’anges, etc. Le coût est certes moins élevé mais les complications très graves”, soulignerait l’association.

La loi marocaine est pourtant claire

L’avortement est illégal et puni de six mois à deux ans de prison et d’une amende de 200 à 500 dirhams, selon l’article 454 du code pénal, sauf s’il est nécessaire pour sauvegarder la santé de la mère et qu’il est ouvertement pratiqué par un médecin ou un chirurgien avec l’autorisation du conjoint.

En juin 2016, un projet de loi amendant le code pénal et dont l’une des dispositions concerne l’élargissement du droit à l’avortement a été adopté au conseil de gouvernement mais n’a toujours pas été discuté au sein du Parlement

L’avortement serait légal dans trois cas: lorsque la femme est victime de viol ou d’inceste après ouverture d’une enquête judiciaire, lorsqu’elle est atteinte de troubles mentaux (la liste de ces troubles n’a pas encore été définie dans le projet de loi, mais sera établie ultérieurement par le ministère de la Santé après consultation de l’ordre national des médecins), et enfin en cas de malformation fœtale. Là aussi, l’ordre national des médecins devra définir la liste précise des malformations.

Par ailleurs, à rappeler que les relations sexuelles hors mariage sont punies d’un mois à un an de prison selon l’article 490 du code pénal.

Cerise sur le gâteau le limogeage du Professeur Chafik Chraibi

Chafik Chraïbi, président de l’AMLAC (association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin) a été démis de ses fonctions de chef de service de la maternité des Orangers, à Rabat. En cause, un reportage réalisé par France 2 sur les avortements clandestins au Maroc, tourné dans son service et dans lequel il témoigne sans langue de bois sur une réalité dramatique dans le pays.

Mais dans un Royaume où le clair-obscur est soigneusement entretenu, il est clair que le courage intellectuel et l’engagement du médecin a bien pu heurter une certaine frange du pouvoir bienpensante et ou moralisatrice. Mais c’est avant tout une décision du ministère de la Santé qui a mis fin à ses fonctions.

Que faut-il retenir de tout cela?

Que oui il faudrait, généraliser l’éducation sexuelle, la rendre accessible. Instruire nos enfants, nos adolescents, nos lycéens, sur certaines pratiques. Encourager la contraception. Casser la langue de bois sur la pratique de la sexualité, qui finit par se faire dans des conditions qui peuvent mettre en danger ces futurs adultes. Faire des campagnes de sensibilisations dans les zones rurales, expliquer aux femmes mariées comme aux femmes célibataires, la gravité d’un rapport non protégé, la gravité de nier la vie. Endiguer ces fermetures des centres de planning familial, trouver les financements nécessaires pour continuer à venir en aide aux femmes en détresse. Encourager à garder l’enfant en priorité si c’est faisable, mais accepter le vœu d’avorter si telle est la décision de la patiente, sans jugement religieux ou de valeur. Respecter le droit de disposer de son corps en toute liberté. Car c’est un droit qui revient à la femme et non à la société. Faire une prise en charge spéciale accompagnée d’un suivi thérapeutique pour toutes les femmes violées, victimes d’inceste, ou mariée prématurément (femmes pré-pubères) etc.

Avorter n’est pas anodin, avoir des rapports sexuels est un risque si l’on ne se protège pas, mais accoucher de façon clandestine est un grave problème qui engage la santé et la sécurité humaine. C’est une réalité de nos sociétés, tout comme les rapports non protégés et les rapports hors mariage. Partis de ce constat, il est temps de libéraliser nos politiques et d’arrêter de stigmatiser les femmes tout en les enfermant sous un prisme religieux moralisateur !

Il faut les éduquer, les accompagner et ne pas les laisser aux mains des charlatans ou tout thérapeute cupide.

En Europe, ce droit n’est pas acquis pour toutes pour autant, rappelons ces groupes anti-avortement, principalement catholiques qui continuent de manifester contre ce droit et mènent de véritables campagnes de désinformation en ligne pour dissuader des jeunes femmes de recourir à l’avortement. Malgré ces différences au sein de l’UE, les Européennes sont dans l’ensemble protégées … contrairement à l’Afrique et l’ Amérique du Sud, où la majeure partie des pays interdisent formellement l’IVG comme le montre la carte réalisée par Center for Reproductive Rights. MAIS RETENONS SURTOUT QUE dans le monde, 47.000 femmes meurent chaque année des suites d’un avortement clandestin.

Retrouvez les conseils de Feriel Berraies: www.feriel-berraies-therapeute.com

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