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03/05/2018 05h:52 CET | Actualisé 05/05/2018 09h:36 CET

La lassitude du journaliste "politique" dans une Algérie mise à l’arrêt

J’allais me forcer à écrire quelque chose sur le 3 mai en violentant ma lassitude, mais je suis tombé sur un post de Abed Charef qui m’a littéralement paralysé...

Westend61 via Getty Images

C’était une colle: écrire quelque chose sur le 3 mai, journée mondiale de la liberté de la presse ? Encore un papier que j’aurais écrit ou réécrit une dizaine de fois, en faisant des efforts d’imagination pour varier les angles et les approches. Sans y parvenir.

Des amis me signalent parfois de vieux papiers sur la politique en ajoutant qu’il est « toujours d’actualité ». J’avoue que cela ne me flatte pas du tout. Si un papier écrit au milieu des années 90 paraît toujours “d’actualité” cela ne renseigne pas sur ma présumée pertinence, mais sur le fait que dans un pays qui bouge, tangue, se violente et se perd dans des fausses issues, un ordre politique vieillot fait jouer la même pièce, avec presque les mêmes personnages. Jusqu’au grotesque.

Les journalistes vont probablement être contraints à refaire des papiers sur le énième mandat de Bouteflika et de ses “lièvres” et ils couvriront une campagne électorale très “spécifique” faites par procuration. Ils auront encore à parler d’Ouyahia qui “a fait” la période Zeroual, Djamel Ould Abbas qui est là depuis Mathusalem, Belkhadem qui reviendra probablement…

Pour 2019, il restera une curiosité, quelle personnalité “importante” acceptera de jouer le “lièvre”, ou, le “grand électeur” du cinquième mandat ? Mais c’est bien secondaire. On s’y intéressera juste pour savoir qui acceptera d’être stoïquement l’objet des blagues méchantes -et certaines crasses- qui seront distribuées sur les réseaux sociaux à celui qui, au nom de “l’intérêt supérieur du pays”, décidera d’y aller.

Des remakes mal joués

Le régime algérien n’offre, au journaliste politique, que des remakes de plus en plus mal joués alors que de manière souterraine le pays change, clandestinement, et que des prétendants nouveaux apparaissent sans que les “citoyens” en saisissent le sens.  `

 La politique, la manière de la faire et ses acteurs, devaient changer au moins depuis octobre 1988, mais nous-nous retrouvons, après une guerre civile et des scandales à répétition, avec un personnel “politique” d’exécution aussi inamovible qu’interchangeable, à ressasser les mêmes constats. 

 J’allais me forcer à écrire quelque chose sur le 3 mai en violentant ma lassitude, mais je suis tombé sur un post de Abed Charef qui m’a littéralement paralysé. D’habitude, les post de Abed  me font rire, celui-là était glaçant et il résume bien ce qu’un journaliste qui s’occupe de politique peut ressentir comme lassitude.

 “Comment envisager une bonne journée quand tu entends ça de bon matin: “Le président Bouteflika veille personnellement à la bonne gouvernance”. Et ensuite: Sidi-Saïd va transmettre à Bouteflika le message des travailleurs demandant un 5ème mandat.”

Du coup, je n’ai plus envie de parler du 3 mai.  Ni de “politique”. Le premier mai, à Hussein Dey, l’association d’entraide populaire, organisait une journée porte-ouverte.  J’y suis allé, j’ai revu Marie-Thérèse Brau qui, pour cause de maladie, a raté les journées porte-ouverte des trois précédentes années.

Un bonheur de la voir aussi entourée et adulée. Un bonheur de voir tant de gens du peuple venir marquer leur respect à une association qui s’occupe des handicapés mentaux. Leurs familles, bien sur, mais également de simples citoyens qui comprennent que ”ça”, c’est important.  

Bien sûr, les journalistes ne vont pas faire semblant d’ignorer ce qui fait office de politique.  Mais ce qu’on ne doit pas oublier ce sont les dégâts causés par l’effronterie sans pareille de ceux qui plastronnent dans le circuit du régime.  Les gens du régime savent bien qu’au-delà des clientèles intéressées, leur «politique » n’a aucun crédit. Mais le message qu’ils ne cessent d’envoyer est simple : nous avons la force avec nous et nous faisons ce que bon nous semble.

Voilà qui ramène à sa plus simple expression la politique et tout ce que peut en dire un journaliste politique.  Et cela dure depuis des décennies.  Nous avons sombré dans une crise violente en 92 et les tenants du pouvoir assénaient qu’ils avaient “compris” le message mais que le Fis ”était une mauvaise solution à un vrai problème”. 

Le syndrome de Stockholm

Tout ce que le régime a fait depuis c’est de reprendre une à une toutes les concessions qu’il a faites à la société après les émeutes d’octobre 1988. Et depuis le début des années 2000 et alors que de nouveaux riches naissaient des flancs “miraculeux” du régime, notre incapacité à arracher le changement politique, à imposer du sérieux dans la charge publique se transforme, peu à peu, en un autodénigrement dévastateur.

Comme si le pays souffrait d’un syndrome de Stockholm qui conduit à se mépriser, à insulter notre histoire, à perdre même le sens des réalités. De manière inconsciente, notre incapacité à mettre fin à une situation politique humiliante, amène de nombreux Algériens, écrivains, journalistes et “activistes” de réseaux à insulter l’Algérien, son histoire.  Et à cracher sur son avenir.

Certains poussent le bouchon jusqu’à vouloir punir les Algériens en les quittant et en « les laissant à leur médiocrité ». Rien que ça ? Nous avons régulièrement des guerres civiles virtuelles sur les réseaux qui suscitent l’épouvante de ceux qui cherchent encore un sens. Et des solutions.  

Que peux y faire le journaliste à qui l’on apprend, bêtement, le classique du “train qui arrive à l’heure n’est pas une info” ? Justement de parler des cheminots qui permettent aux trains d’arriver, aller vers les Algériens qui travaillent, créent, servent et aident les gens. 

Je sais d’expérience qu’à chaque fois que l’on raconte l’histoire simple d’un Algérien qui réussit des choses, on retrouve des lecteurs heureux de voir la confirmation, contre l’Algeria-bashing dominant et le syndrome de Stockholm, qu’ils ne sont pas des “riens”.

Jusqu’à ce jour, les récits bien écrits, documentés et humains, sur les martyrs et les combattants de la guerre d’indépendance rencontrent du succès auprès des lecteurs, jeunes et moins jeunes, avides d’une restitution honnête de leur histoire.

Les Algériens sont à la recherche de sens dans un régime qui entretient la perte de sens, qui fait régresser les gens de la nation vers le douar, et donc vers le néant

Que peut y faire le journaliste? Ne pas se laisser aller à la lassitude, parler beaucoup plus des Algériens, de ceux qui luttent, créent et font bouger les choses malgré un régime qui œuvre sans relâche à mettre le pays à l’arrêt. 

 

 

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