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10/03/2019 15h:02 CET | Actualisé 10/03/2019 15h:02 CET

La honte a changé de camp, la peur aussi

Reuters

Ils ne l’avaient pas vu venir, alors ils paniquent. Tout est là pour inspirer le poète: des suppôts qui abusent d’un vieillard, à l’absurde communiqué : “Si vous m’élisez, j’organiserais des élections anticipées dans lesquelles je ne me présenterai pas!” en passant par la carte des craintes du “chaos” ou, au mieux, d’une récupération, brandit éhontément par ce même pouvoir et tout cela, sans oublier le feuilleton Nekkaz. Shakespeare en aurait rougi.

Les pages des journaux deviennent l’écho des fragments d’une comédie tragicomique dont les acteurs prêchant l’entêtement aveugle n’inventent rien faute d’imagination, brassent dans l’absurde à défaut de cohérence, de mauvais goût par manque de dignité, de manque de dignité à défaut de légitimité, de manque de légitimité à défaut de démocratie.

Tout s’effrite; tout fond comme la neige sous le soleil printanier. Et ce soleil, ce printemps, c’est le peuple.

Il avait fallu que le morceau de pain coûtât un salaire mensuel pour qu’il y ait un 1789 en France; 124 ans de colonisation pour qu’ait lieu le Premier novembre 1954; la Grande Noirceur pour l’avènement de la Révolution tranquille au Québec; un cinquième mandat pour qu’il y ait un 2019.

Oui, la honte a changé de camp.

Au départ, et ce n’est pas sans avouer mon coupable pessimisme, je me suis demandé : ”À quoi bon tout ça ?”

Symptôme d’une désillusion atrophiante, presque génétique, devenue banale en Algérie. La déception aussi. La fierté si caractéristique elle-même s’est effritée. “J’ai honte de dire que je suis algérien”, disaient-ils à l’étranger. Si bien que le rêve a fini par se perdre dans les méandres de l’inconscient populaire : ce qui devait fonder la fierté populaire – et la fonde partout ailleurs - est devenu synonyme de propagandes, de récupérations, d’instrumentalisations, de manipulations : l’acquiescer, le revendiquer, c’est être complice et faire le jeu du pouvoir, par faiblesse ou par apathie; le nier - ou plutôt le renier, ce qui est encore pire - c’est être traître, insolent, ingrat.

Alors s’installe le vieux réflexe du déni : “Irgazen d lxalat, 62 ar deffir” (vous ne trouverez Homme et Femme qu’avant 62); et l’on a une pieuse pensée à ces martyrs, à ces fous dont nous sommes si indignes : “Heureux sont ceux qui n’ont rien vu ”;

Un slogan politique qui n’est plus slogan mais effigie du pays; trois générations sous le même pouvoir, ça ne s’invente pas. Néanmoins, le flambeau est repris : la honte a changé de camp.

Malgré tout, il y a la peur. Les infos internationales en parlent comme elles avaient parlé des autres qui, parfois, ont fini par sombrer. Paris refuse l’ingérence; Washington dit que c’est correct, tant que c’est pacifique.

Les autres regardent médusés, surpris, troublés : “Ah! finalement, le peuple ! Et quel peuple !”.

Des journalistes qui démissionnent par regret d’avoir servi d’interprètes; des avocats et des avocates qui ont fait de la rue un tribunal à ciel ouvert où le verdict n’attend que l’application; des élus qui démissionnent; des cadres d’affaires dont les langues se délient; un 8 mars lui-même inscrit dans cette lignée revendicatrice, révolutionnaire; et par-dessus tout, des policiers accueillis par des youyous, embrassés par des manifestants, scandant d’une seule voix le “One, two, three…”.Tout cela, et ce n’est pas nostalgique que de le répéter, c’est le peuple.

Pour le meilleur et pour le meilleur, la honte a changé de camp. La peur aussi, mais une certaine peur, pas des moindres. Elle est caractérisée par l’inertie du porteur, de son absurde comportement, des tressaillements qui ponctuent chacun de ces gestes physiques, comme des tics nerveux qui le clouent sur place et qui font qu’il ne peut que bouger les globes oculaires, dont les pupilles couvrent presque toutes leurs surfaces. Même la respiration devient un supplice. La prochaine étape sera le déni. Ils ont peur parce qu’ils savent tout cela. Le règne fut indigne; la chute, inéluctable. Souhaitons seulement qu’ils se rattraperont à la sortie.

L’autre peur se dissocie d’avec cette première. Nous en savons un rayon sur les révolutions récupérées, détournées, manipulées, avortées; nous savons aussi ce que c’est que de perdre des proches par injustice : le cri de certaines mères le rappelle toujours – leurs deuils est au seuil de la justice, qu’elle seule peut guérir.

Nous savons le prix à payer, et c’est pour cela que cette peur persiste. Mais c’est une peur saine, qu’il est bon de s’avouer et même d’embrasser; elle est celle qui vous souffle une dose d’adrénaline, qui fait en sorte que vous êtes aux aguets, que vous ne céderez sur rien, qui vous fait froncer les sourcils parce que vous amalgamez tout à fait récupération et instrumentalisation avec « menace physique » : le réflexe politique devient un mécanisme de survie. C’est cela, une révolution.

D’autant plus qu’en pareille crise, un successeur légitime est désigné de fait, sans récupération, sans autoproclamation, sans coup d’État, sans crise intestine, sans coup bas, sans … collusion : c’est ce qu’on appelle la première opposition, ceux qui sont en première ligne et qui ont tenu ce front-là sans rien céder, dans les limites d’une constitution dite républicaine.

Où est-elle, cette première opposition ? Non. Il n’y aura ni d’envoyé du ciel, ni d’ailleurs. Il n’y aura rien. Le peuple va se mouvoir. Le peuple accouchera de lui-même de cet élu. J’y crois. J’y tiens. Il n’y aura ni récupération ni rien du tout de semblable. Le peuple en a assez. Mieux encore, l’élu, nous le connaissons déjà : c’est le peuple.