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28/03/2019 16h:14 CET | Actualisé 28/03/2019 16h:14 CET

La grande défiance

Zohra Bensemra / Reuters

Retenir équivaut à croire qu’il y a seulement un passé, lâcher prise, c’est savoir qu’il y a un avenir”, Daphné Rose Kingma “La Einstein des émotions”.

Quand le Roi Pelé décidait de mettre un terme à sa carrière de footballeur, la planète foot, avec son milliard de citoyens, croyait que la terre allait leur tomber sur la tête. Il faut reconnaître à Pelé ses exploits extraordinaires, il est le seul à avoir gagné trois coupes du monde en tant que joueur ; pour le voir jouer, deux factions armées, au Nigeria, ont dû déclarer un cessez le feu de 48 heures ; il a marqué plus de mille buts. Mais le jeu était plus grand que Pelé ; nous avons, de ce fait, connu Maradona après lui, nous avons aujourd’hui Cristiano Ronaldo et Lionel Messi et nous aurons toujours une icône, ou plus, de football qui enchantera nos cœurs pour l’amour du jeu.

En politique comme en sport, la décision de se retirer à temps n’est pas facile, ne dépend pas que de vous et demande, à la fois, une grande connaissance de soi et un immense respect de l’autre. Ceux qui ont pu restaurer leur liberté d’esprit troquent l’entêtement et l’obstination contre l’acceptation de leur sentiment de faiblesse et le renoncement à vouloir contrôler à tous prix la vie des autres.

Le lâcher prise adouci le moment qui nous conduit au discernement et le rend plus aisé et moins douloureux à vivre. Au lieu d’aller de déception en déception, nous irons directement et doctement à un état de plénitude qui nous permet de distinguer perfection du moment et perfection tout court. Qui nous enseigne que nous ne pouvons sortir victorieux par la contrainte, par le contournement, par la contorsion et par la filouterie.

L’humain n’est pas monolithique, nul ne peut accéder définitivement à la puissance, nul ne vivra éternellement la faiblesse, nul ne peut cultiver indéfiniment le statu quo. De nos jours, des pays et des pays, dans différentes régions du monde, sous divers régimes politiques, mêmes les plus démocratiques d’entre eux, vivent des changements radicaux et rapides.

Malgré les répressions, l’atomisation des sociétés et l’émiettement de leurs élites, le trafic d’influence, la corruption, et l‘étouffement des peuples, l’histoire montre, le cas des marcheurs algériens restera dans les annales tant par le nombre, l’organisation, la spontanéité et le caractère pacifique, que les pouvoirs et systèmes totalitaires et clientélistes, aux méthodes honteuses se sont révélés incapables de résister à une défiance sociale pacifique et concertée.

L’histoire en marche diraient les historiens ; le peuple en marche vous diront les millions d’algériens qui ont bravé l’interdit et cassé le mythe ; le changement en marche vous diront les millions d’anonymes, pour la plupart primo-marcheurs, qui ont fait advenir un rêve et crié haut et fort : liberté !

Le peuple a fait un pas monumental, un pas important : la défiance ; mais le plus important reste à faire afin de nourrir le feu de la liberté, préserver les acquis de la révolte et protéger une victoire acquise, magistralement, dans la non-violence.

Les pratiques du pouvoir à l’ère Bouteflika ont semé le désespoir, rompu le lien social et ouvert une brèche dans le débat du contrat social. Qui croira encore, qui se pliera encore, qui, d’entre nous tous aura le courage, la passion, le temps et surtout la force de reconstruire à nouveau. Les individus-rouages et autant de complaisants sont la face cachée de l’absolutisme, de l’insolence à peine déguisée, de la malhonnêteté et de la déloyauté.

Chacun y représente la personnalisation de cet individualisme avide de pouvoir et dissimule des turpitudes de la pire bassesse. Ils partagent tous, sans exception aucune, un point commun : ils ont déçu et ils doivent abandonner toute forme de pouvoir, toute forme de responsabilité et toute forme de mandat ou de charge élective, ils doivent même se retirer du débat public, ils en ont assez fait, nul besoin d’une quelconque contribution de leur part. Ils ont fait partie d’un SYSTÈME qui a failli.

Je vous avoue ne pas être très convaincu par cette appellation de “SYSTÈME” qui tout au moins accorderait du crédit à cette forme d’anarchie totale. Parce que voyez-vous un système quel qu’en soit, suppose une certaine forme de cohérence, d’organisation, de principes de fonctionnement pour atteindre un ou plusieurs objectifs.

À examiner de près, ce n’est pas le cas : c’est une sorte de désorganisation, illisible, inconsciente et à la limite de la folie. C’est une forme nouvelle jamais observée dans l’histoire de l’humanité ; elle est malheureusement de nature suicidaire ; elle causera, en dépit de son agonie, notre perte à tous si toutefois les choses demeuraient ainsi.

La défiance pacifique facilite une redistribution du pouvoir effectif, plus équitable grâce à la mobilisation du peuple, à sa persistance, sa constance et son rejet catégorique du régime en place. Avec le temps, d’heure en heure, de jour en jour, de semaine en semaine, une société indépendante, confiante en ses pouvoirs et ses lendemains, se construit hors du contrôle du régime.

Mais il ne s’agit certainement pas de chasser les uns pour installer les autres, ce n’est pas une redistribution des rôles, il ne s’agit pas de créer des conditions permettant le recyclage des forces sociales existantes, des corps intermédiaires, qui malheureusement n’ont pas survécu aux pratiques indécentes du pouvoir.

Nous sommes, j’y crois profondément et l’espère sincèrement, à la veille d’une chevauchée fantastique où vont s’enchainer événements historiques et expériences structurantes tendant à restaurer notre système démocratique qui doit passer impérativement par la fixation d’objectifs réalistes, l’adoption de moyens innovants de représentation et l’observance de délais raisonnables.

Nous voulons, autour de la confiance et de la contribution sincère et désintéressée, construire les fondements d’une équipe gouvernementale démocratique et une société capable de faire face à ses problèmes et ses défis actuels et futurs.