TUNISIE
31/10/2018 13h:44 CET

La fuite des cerveaux, la vacuité des diplômes...Slim Khalbous se livre au HuffPost Tunisie

"Il faut voir que dans des pays comme l’Arménie ou le Liban, leur diaspora est une force pour eux. Cela devrait être le cas en Tunisie..."

Slim Khalbous/Facebook

Ils sont des milliers à franchir les portes des universités tunisiennes, et des milliers à en sortir tous les ans. L’université, ce berceau d’apprentissage du savoir et de la vie, est constamment remise en cause en Tunisie. L’impératif des réformes est ressassé à l’aune de multiples maux: la fuite des cerveaux, la vacuité des diplômes, les lacunes de la formation, etc. Un vaste chantier dont le ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Slim Khalbous, est pleinement conscient, se disant déterminé à agir, mais prévient: cela prendra du temps. 

Il s’est livré au HuffPost Tunisie sur les actions qu’il a menées pour s’atteler à ce chantier. (INTERVIEW)

HuffPost Tunisie : Que vous inspirent les chiffres des milliers de diplômés qui quittent la Tunisie vers d’autres destinations?

Slim Khalbous: J’ai une vision très différente de l’approche alarmiste qui considère que ces départs sont seulement les symptômes d’un malaise. S’il est vrai qu’il y a une crise économique qui favorise le cycle des départs à l’étranger, valable dans d’autres pays, il faut les inscrire dans un monde mondialisé caractérisé par la mobilité, qui touche aussi bien les Tunisiens que les Français ou les Espagnols et toutes les autres nationalités.

En revanche, ces départs peuvent avoir un impact négatif sans une politique d’accompagnement et de réseautage. Il est fort important de garder contact avec ces Tunisiens car nous voulons qu’ils restent proches de leur pays même s’ils ont fait le choix d’émigrer. De plus, ils peuvent indéniablement apporter une valeur ajoutée à la Tunisie de là où ils sont. 

La mobilité maîtrisée c’est une opportunité pour le pays, d’autant plus qu’on ne doit pas entraver la liberté de circulation des Tunisiens, qui est un droit constitutionnel.

Rester en réseau, accompagner les Tunisiens à l’étranger préparer le terrain pour leur retour éventuel au pays. D’ailleurs, une plateforme digitale sera bientôt mise en place pour faciliter la communication entre eux. Nous avons aussi révisé la politique des bourses afin de l’orienter sur les candidats qui vont partir acquérir de l’expérience et revenir en Tunisie, au lieu de miser sur ceux qui ne prévoient pas d’y retourner. On ne va pas financer la fuite des cerveaux tout de même!

On a établi également des coopérations internationales pour faciliter le départ de jeunes docteurs qui ne trouvent pas d’emploi en Tunisie afin qu’ils puissent travailler et s’améliorer dans les pays où leur spécialité est recherchée, et revenir plus tard au pays en apportant leur expérience et leur savoir-faire.

Enfin, il faut voir que dans des pays comme l’Arménie ou le Liban, leur diaspora est une force pour eux. Cela devrait être le cas en Tunisie.

Le diplôme est-il actuellement un moyen d’ascension sociale? 

Si on se réfère aux chiffres sur le taux des diplômés au chômage, le diplôme universitaire n’est pas un moyen d’ascension sociale. Mais je me méfie des chiffres sans analyse, car socialement le diplôme garde toute son importance et sa place sociale privilégiée. On doit pouvoir consolider cet acquis, et ce en ouvrant l’université sur la société pour qu’elle ne soit pas en déphasage avec l’évolution sociétale. On a bien vu par exemple que la révolution de 2011 n’était pas partie des établissements académiques alors que dans d’autres pays c’est souvent le cas. Cet exemple en dit long sur l’enfermement des universités avant la révolution. 

L’université a besoin d’une révolution silencieuse et scientifique. Elle a longtemps formé des techniciens, il est impératif qu’elle forme plutôt des citoyens, des êtres humains ouverts au monde et immunisés de toutes sortes d’endoctrinements. 

Dans ce cadre, quelle est la place de la culture dans les universités? 

Pendant les 20 dernières années, la culture dans les universités était politisée et politiquement correcte. Sa place était secondaire et tributaire des moyens dégagés ou pas. L’essentiel était la formation technique. Maintenant ce n’est plus le cas, la culture est à intégrer dans la formation de l’étudiant, la participation dans une association culturelle universitaire est désormais une option à part entière intégrée dans le cursus académique. Nous avons signé également une convention avec le ministère des Affaires culturelles afin d’aménager des espaces culturels et de programmer des activités culturelles diverses dans les universités.

Et quelle est la place des luttes idéologiques au sein de l’université? 

Il faut trouver un équilibre entre la liberté d’expression et la nécessité de préserver la paix et l’intégrité des universités. L’idéologie dans les universités est ce qu’il y a de plus normal et de souhaitable même; cela montre que les étudiants et les universitaires s’intéressent à la chose publique.

Ce qui n’est pas souhaitable par contre, c’est la violence et le rejet de l’autre. Nous gardons la même distance de tous les courants idéologiques. Les élections des instances pédagogiques et des étudiants se déroulent en toute transparence. De plus, pour promouvoir le dialogue, nous avons décidé de mettre en place une grande nouveauté: des centres de médiation dans les universités et dans le ministère, en partenariat avec la société civile, comme le PNUD, l’Instance de lutte contre la corruption (INLCC) et d’autres.

Quelle est la nature de votre coopération avec l’INLCC? 

La convention avec l’INLCC se décline sur plusieurs niveaux. Il s’agit d’abord d’organiser des campagnes de sensibilisation contre la corruption dans les universités. Il est aussi question de former des experts dans la bonne gouvernance. Dans ce cadre, nous sommes réjouis de la création d’un mastère en gouvernance et lutte contre la corruption à la Faculté de Sciences Juridiques de Tunis. La formation d’experts, qui manquent cruellement en Tunisie, passe également par le lancement d’une de recherche co-financée par le ministère et l’Instance impliquant 80 chercheurs de différentes spécialités qui seront amenés à étudier en profondeur la problématique de la corruption en Tunisie, impliquant plusieurs spécialités en sciences humaines et sociales. Nous avons également mis en place une commission mixte au ministère pour examiner les plaintes et prendre des mesures de sanction en la matière.

Le rôle de l’université s’arrête-t-il au niveau de la formation? L’université est-elle amenée à s’intégrer dans le tissu économique et social? 

Nous avons longtemps cru que ce n’était pas le rôle de l’université de se préoccuper du problème de l’employabilité et que c’était du ressort du ministère de l’Emploi par exemple. Or, en Tunisie, on a le chômage structurel dû au ralentissement économique et on a le chômage des diplômés du supérieur dû à l’inadéquation avec le marché du travail. Pour ces derniers, il faut des réformes visant la formation à l’université. Dans ce cadre, nous avons mis en place une nouvelle stratégie nationale autour de 130 centres de carrière qui fournissent des formations complémentaires à l’étudiant avant qu’il ne soit sur le marché de l’emploi. 35 mille étudiants ont été formés par des enseignants-coachs sur plusieurs disciplines, à l’instar de la gestion des projets, la communication, etc. Et plus de 1500 enseignants ont bénéficié de la formation des formateurs. 

Cette formation supplémentaire est-elle le signe des lacunes de la formation classique? 

Oui, mais en attendant les résultats des réformes à long terme, qui ne produiront leur effet qu’après 5 à 10 ans, il faut une rectification qui a un effet de correction immédiate et pour pouvoir aussi former des enseignants. C’est la révision des méthodes d’habilitation des parcours et la conception même des cursus, qui sont en cours, qui créera un changement pérenne par l’adoption de l’approche “Compétences-Métiers”. 

Ces formations sont-elles destinées aux disciplines de sciences humaines et sociales? 

Bien évidemment! Ces formations sont valables pour toutes les disciplines, y compris les sciences humaines et sociales. L’approche corrective est encore plus importante même, car malheureusement, souvent, les élèves et les étudiants dans ces disciplines choisissent leur spécialité “par défaut”, ce n’est hélas pas une vraie vocation. Ces disciplines sont aussi nécessaires que d’autres, mais doivent impérativement s’enseigner autrement et s’ouvrir plus sur la société. A titre d’exemple, le problème majeur de la non maîtrise des langues. Nous sommes en train de souffrir par le niveau des langues (Arabe, français, anglais et autres…) qui réduit la qualité de transmission du savoir et qui réduit également les chances de recrutement des diplômés de l’Université. Le programme de certification des langues entamé dans les centre 4C est une réponse concrète et immédiate à ce problème.

Le système LMD n’a-t-il pas encore fragilisé la formation, surtout pour les sciences humaines et sociales? 

Le système LMD est un processus d’enseignement qui a était vidé de son sens car mal appliqué en Tunisie. A l’origine, il est basé sur la souplesse, avec par exemple 30 à 40% de matières optionnelles, sur une formation multidisciplinaire, des stages, des passerelles, etc. Le problème n’est donc pas le système, mais comment il a été appliqué. Et ce système s’applique à toutes les disciplines y compris les sciences humaines et sociales. C’est ce à quoi nous avons tenté de remédier, à travers les assises de l’enseignement supérieur. Le chantier de l’enseignement se décline sur plusieurs axes; la pédagogique, la recherche, la gouvernance, les services fournis aux étudiants, etc. Ce chantier prendra des années. Mais je suis optimiste. Nous avons réussi non seulement à rassembler toutes les parties prenantes y compris les syndicats des différents acteurs, mais aussi à poser les jalons d’une vision qui s’étale sur la décennie à venir. C’était assez complexe! Les réformes de grande ampleur prendront du temps, mais le processus est en marche…

Ces réformes concernent-elles le secteur privé? 

Les étudiants du secteur privé sont aussi nos enfants. La différence n’est autre que l’origine des capitaux, mais les réformes s’appliquent aussi à l’enseignement privé, qui constitue 10% de l’offre universitaire. Il faut créer une complémentarité entre le secteur universitaire public et privé. Voir même créer une collaboration dans le cadre du partenariat public-privé. 

Toutefois, on a des universités privées de renom et on en a d’autres qu’il faut restructurer totalement. A ce titre, nous exerçons, en tant qu’autorité de tutelle, notre travail de supervision et de contrôle. Récemment, par exemple, nous avons donner l’ordre pour la fermeture d’une université privée qui ne respectait pas les règles déontologiques, ce qui est une première. Nous sommes donc vigilants et fermes en la matière, l’avenir de nos enfants en dépend. 

 

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