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17/09/2019 10h:12 CET | Actualisé 17/09/2019 17h:27 CET

La fin de la politique des héritiers

Quel bilan doit-on tirer de cette étape démocratique

ASSOCIATED PRESS

Le coup de massue qui s’est abattu sur la scène politique tunisienne en a assommé plus d’un ce dimanche 15 Septembre. A l’annonce à 20h des résultats des sondages à la sortie des urnes, la plupart des Tunisiens avaient déjà eu vent de la tendance qui se dessinait.

Malgré le soleil radieux et la blancheur du ciel de ce dimanche de Septembre, les visages semblaient crispés, laissant paraître une anxiété tenace. Car même si les sondages des dernières semaines annonçaient clairement la couleur avec l’envol de Nabil Karoui et l’émergence indiscutable de Kais Saied, beaucoup ne voulaient pas y croire.

Les familles politiques traditionnelles (centre bourguibiste, gauche progressiste, droite islamiste) espéraient encore voir leurs poulains, héritiers des courants historiques du pays, occuper le haut de l’affiche et décrocher un billet pour le second tour.

Mais ni l’auréole de chef du gouvernement et la campagne à l’américaine de Youssef Chahed, ni le soutien affiché de certaines figures emblématiques pour Abdelkarim Zbidi, ni la machine d’Ennahdha et l’image d’homme du peuple de Abdelfattah Mourou n’auront suffi à sauver ces pourfendeurs du “système”.

Les deux prétendants à la magistrature suprême sont, chacun à sa manière, des ovnis de la politique. Tous les opposes: le style, le parcours, les convictions, la personnalité, mais une seule a suffi à les réunir et à les propulser en tête de l’élection la plus incertaine depuis la révolution de 2011: la volonté de faire émerger un nouveau paradigme et de rompre avec la classe politique actuelle.

Si Nabil Karoui a articulé sa campagne autour de sa capacité à résoudre les problèmes primaires des oubliés de la république, en montrant une proximité inédite, et sa vision pragmatique et entrepreneuriale de l’action politique, le tout à coups d’hypermédiatisation et de mise en scène léchée, Kais Said lui, a su convaincre par son verbe saccadé et sophistiqué, son style d’ascète de professeur de droit et ses idées mêlant conservatisme religieux et propositions de gauche radicale. Chacun à sa façon, ils ont su convaincre un électorat désabusé, désenchanté, lassé par les promesses puis l’incurie de ceux qui se sont succédés à la tête de l’État. Ils ont su incarner deux principes basiques mais fondamentaux, dont le dernier pouvoir en place a oublié la primauté en se fourvoyant dans le chemin des petits intérêts étroits: l’amélioration des conditions de vie et la suprématie de la loi sur le politique.

Quel bilan doit-on tirer de cette étape démocratique? Le premier est que ce peuple qu’on pensait en grande partie acquis à des familles idéologiques traditionnelles et bien ancrées dans le paysage, est capable de sanctionner fortement le pouvoir sortant, quelle que soit sa couleur. Quoi qu’on en dise, c’est un signe de maturité démocratique. On retiendra également avec le succès de Saied, que la consistance, l’humilité et une forme de proximité dans la campagne peuvent porter plus loin que le bombardement médiatique et les budgets illimités.

Le second est que le clivage rabâché depuis 2011 entre progressisme et islamisme autour duquel a tourné la scène politique ne permet plus ni de mobiliser, ni de convaincre. Les Tunisiens ont montré qu’ils attendent de ceux qui les gouvernent une capacité concrète à améliorer leur quotidien et une crédibilité dans le respect des institutions et des programmes. Deux éléments qui ont largement fait défaut durant le dernier mandat et sur lesquels Karoui et Saied ont misé.

Enfin, la partie qui doit tirer un bilan lucide pour sauver son existence dans le paysage est sans nul doute le camp démocratique. S’il veut être audible et arriver à mobiliser, il doit d’abord se reconsolider autour de nouvelles propositions axées sur l’amélioration du quotidien et le combat contre la précarité. Il doit réinventer une idée de l’Etat en montrant qu’il est capable de le transformer en une force positive et efficace pour le citoyen et briser l’image du monstre Leviathan qu’il a revêtu. Il doit prouver qu’il est capable de placer la justice sociale et le respect de la loi au-dessus de toute autre considération. Il doit afficher un leadership clair, légitime et soudé pour ne pas tomber dans la guerre intestine et son lot de règlements de comptes indécents, déballés aux yeux de tous. Il doit se créer une légitimité au-delà du simple héritage. Il ne suffit plus de s’autoproclamer l’hériter du bourguibisme, du mouvement indépendantiste ou de la gauche militante pour se façonner une stature d’homme ou de femme politique. Cette rhétorique galvaudée ne fonctionne plus. Les héritages du passé sont épuisés. L’heure est à la reconstruction, sur des idées nouvelles, qui regardent vers aujourd’hui et demain.

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