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21/06/2019 15h:07 CET | Actualisé 24/06/2019 15h:26 CET

La femme universitaire marocaine et le phénomène du plafond de verre

"Plus on gravit les échelons dans le cursus ou dans la carrière universitaire, moins il y a de femmes, et moins celles–ci sont visibles et audibles."

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SOCIÉTÉ - Il est une réalité manifeste bien qu’étrangement non verbalisée dans le système universitaire marocain: la sous féminisation de la gouvernance universitaire, avec très peu de femmes universitaires accédant à des postes de responsabilité académique ou scientifique. Selon les dernières statistiques disponibles relatives à l’enseignement supérieur (2017-2018) publiées par le Ministère de l’enseignement supérieur, sur 13.954 enseignants du supérieurs, il y a 3.740 femmes, soit 26% de l’effectif global. On est donc bien loin de la parité. Les chiffres sont encore plus faibles quand il s’agit de postes universitaires de responsabilité (président d’université, doyen, directeur de centre de recherche, directeur de laboratoire de recherche…). 

En l’absence de statistiques officielles relatives à la répartition genrée dans l’université, un examen détaillé de l’organigramme des différentes universités du royaume révèle à l’heure de la rédaction de cet article qu’il y a deux femmes présidentes d’université (sur 12 présidents), aucune femme doyenne de faculté (sur 71 doyens), une seule femme vice-présidente d’université (sur 25 vice-présidents), 11 femmes vice-doyennes (sur 128 vice-doyens), 15 secrétaires générales d’établissements universitaires (sur 147 secrétaires généraux).

Il est vrai que l’université marocaine, en dépit des progrès réalisés, continue de pratiquer une “féminisation en dégradé”: les femmes étant bien visibles en tant qu’étudiantes, à la fois par leur nombre et la qualité de leur parcours académique, mais très peu visibles au sommet de la hiérarchie universitaire, dans les postes les plus élevés de la gouvernance. En effet, peu importe la variable – enseignement, recherche ou administration universitaire –, la tendance est la même: plus on gravit les échelons dans le cursus ou dans la carrière universitaire, moins il y a de femmes, et moins celles–ci sont visibles et audibles. 

Certes, théoriquement la constitution marocaine garantit l’égal accès des femmes et des hommes à la fonction publique et au monde professionnel en général. Ce principe constitutionnel qui irrigue l’ensemble de la législation marocaine du travail, est cependant malmené dans la pratique par de nombreuses entraves, de nature essentiellement culturelles et comportementales. Celles-ci peuvent être regroupées autour du phénomène du plafond de verre. Dans le monde académique on parlera de plafond de verre universitaire qui s’exprime à travers plusieurs manifestations. 

Biais de perception

Tout d’abord, la perception majoritairement masculine des fonctions universitaires. En effet, comme pour d’autres professions longtemps dominées par les hommes, l’exercice de la fonction d’enseignant du supérieur est rattaché spontanément à des normes de comportement qui valorisent les qualités associées aux hommes plutôt qu’aux femmes. Il y a dans notre inconscient collectif une corrélation très puissante entre la figure du leader et le genre masculin. Ce biais de perception va non seulement impacter le recrutement, mais il va également favoriser l’accès des hommes aux fonctions de direction et de responsabilité dans le monde universitaire, comme ailleurs. A l’inverse, les stéréotypes associant les femmes au repli, à la discrétion et à la docilité sont encore très largement enracinés dans nos mentalités. Non-dits, ils sont pourtant omniprésents et influencent insidieusement les jugements et les comportements, y compris dans la sphère professionnelle. 

Autre facteur qui peut expliquer la faible représentativité des femmes aux postes de responsabilités académiques, ce que les sociologues ont qualifié d’“homo-sociability” ou reproduction homo-sociale, une tendance qui va induire par cercles concentriques une influence genrée au profit des hommes dans l’université marocaine. Le mécanisme est simple et depuis longtemps identifié et commenté par la recherche en sciences du comportement. Les responsables universitaires, comme les dirigeants de manière générale, ont tendance à se reproduire en cooptant leurs semblables c’est-à-dire les personnes ayant les mêmes caractéristiques d’âge de genre, d’expérience et d’expertise. Etant donc initialement dominant dans l’université marocaine, le genre masculin va consolider et perpétuer sa dominance en favorisant la similarité hommes-hommes, l’entre soi masculin. 

Le plafond de verre universitaire est d’autant plus prégnant et discriminant qu’il est renforcé et maintenu par la femme universitaire elle-même. En effet, les stéréotypes du genre situant la puissance, l’action et l’ambition du côté des hommes sont tellement puissants, tellement ancrés qu’ils en viennent à être intériorisés par les femmes elles-mêmes, qui hésitent trop souvent, par manque de confiance à postuler à des postes de responsabilité au sein de l’université, convaincues qu’elles sont de ne pas arriver à concilier leur niveau d’exigence professionnelle et leurs responsabilités familiales. Les enquêtes montrent à cet égard que les femmes postulent moins volontiers que leurs homologues masculins à des postes de responsabilité et qu’elles sont moins enclines à se présenter aux concours et aux promotions. Elles s’excluent facilement de la course en considérant que leur dossier n’est pas suffisamment bon ou qu’une promotion nuirait à leur équilibre personnel et familial, d’autant plus que la femme marocaine demeure enfermée dans une répartition très machiste des tâches ménagères et des responsabilités parentales, qui continuent de peser quasi exclusivement sur la femme au sein des ménages marocains. 

Autre tendance observée de manière récurrente, l’investissement très fort de la femme universitaire dans les fonctions d’enseignement. Plusieurs travaux rapportent qu’en moyenne, les enseignantes universitaires consacrent aux tâches d’enseignement un temps, un effort et un investissement considérables, plus importants quantitativement que leurs homologues masculins. Un effort important mais non valorisé, puisque non reconnus par les pairs car non identifié par des travaux de publication et de diffusion scientifique. Cette tendance comportementale des femmes universitaires peut contribuer à expliquer les trajectoires professionnelles différenciées entre hommes et femmes dans l’université marocaine, donnant largement l’avantage aux premiers en termes de valorisation et d’ascension professionnelle au sein de l’écosystème universitaire. 

Les femmes ont du mal à constituer et à entretenir un réseau efficace comme le font les hommes.”

 D’autres facteurs expliquent la relative marginalisation des femmes universitaires dans les fonctions de responsabilités académiques. Le déficit des femmes en matière de réseau est connu et documenté par la recherche. Les femmes ont du mal à constituer et à entretenir un réseau efficace comme le font les hommes. Elles ont plus de difficultés à se constituer un maillage de relations mandarinales en mesure de leur fournir des relais de rayonnement professionnel. Leurs responsabilités familiales ne sont pas étrangères à ce déficit relationnel. Compte tenu de la répartition toujours très inéquitable des tâches ménagères et des responsabilités parentales, le temps et l’énergie de la femme universitaire -comme toutes les femmes quel que soit leur milieu professionnel- sont véritablement phagocytés par les responsabilités liées à la sphère familiale.

N’ayant pas le don d’ubiquité, les femmes universitaires malgré leur grande mobilisation, se heurtent à leurs limites physiques et temporelles. Tout ceci ne contribue pas à un meilleur déploiement du genre féminin dans des carrières universitaires d’envergure. A l’évidence, il y a une réflexion urgente à mener sur la manière avec laquelle un Etat qui aspire à la modernité doit travailler à l’inclusion de la question du genre dans le haut lieu de formation des esprits et des intelligences. 

Une première étape consiste à prendre conscience de la structuration androcentrée de l’écosystème universitaire et du phénomène d’évaporation des femmes universitaires à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie académique. A cet égard, il est frappant de constater combien cette question est absente du débat relatif à l’enseignement supérieur au Maroc. Elle semble complètement passée sous silence et ne suscite guère ni l’intérêt des pouvoirs publics ni celui des chercheurs intéressés par l’approche genre. Cette prise de conscience constitue pourtant un préalable indispensable à la mise en place d’une politique de genre volontariste au sein de l’université marocaine, à l’image notamment de la loi Fioraso (2013) en France qui, face à la récurrence des inégalités de genre dans le monde académique, a fini par imposer une parité à 40% dans les instances de gouvernance universitaire. 

En dépit du caractère contraignant et parfois contre-productif des quotas, il est cependant établi que face à des phénomènes aussi récurrents et enracinés dans les usages, seules des politiques volontaristes et des mesures juridiques énergiques peuvent modifier les pratiques comportementales. L’université étant par excellence un lieu de progrès social et culturel, la question du genre doit y être traitée avec une attention majorée voire une certaine exemplarité.