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25/02/2019 11h:01 CET | Actualisé 25/02/2019 11h:01 CET

La dernière semaine de Chahed annonce t-elle l’année de Tahia Tounes?

Cristalliser. C’est le mot d’ordre chez Chahed et Tahia Tounes. Cristalliser l’attention des médias, le débat politique et l’opinion.

THOMAS SAMSON via Getty Images

La dernière semaine fut marquée par les échos d’une visite en France jusqu’a Lundi, puis par une conférence de presse qui agita la scène politique. Youssef Chahed est bel et bien ce qu’il veut être: la clé de voûte des prochaines élections. 

L’adoubement Parisien

Le succès de la visite de Chahed est indéniable de par son accord avec le gouvernement français pour que les étudiants Tunisiens en France soient exonérés de hausse des frais d’inscriptions.

Néanmoins, en pratique tout cela reste flou. Si cette mesure concerne uniquement les boursiers Tunisiens comme certains médias le rapportent, alors ce ne sont pas les étudiants qui sont exonérés mais l’État Tunisien, car c’est lui qui prend déjà en charge les dépenses liées aux frais d’inscription.

THOMAS SAMSON via Getty Images

 

Dans ce cas la, il faudrait peut être préciser que la bourse d’études Tunisienne s’attribue sur des critères d’excellences et non sociaux, et que cette hausse met fin définitivement aux rêves d’Eldorado de la classe moyenne Tunisienne.

Les étudiants Tunisiens déjà installés dans un cursus du système universitaire français (LMD) ne seront, quoi qu’il arrive, pas concernés par la hausse comme déjà établi par le gouvernement dans le plan “Bienvenue en France” (Ha!) depuis septembre. C’est uniquement après la fin de leur cursus actuel, qu’ils paieront une hausse s’ils veulent en effectuer un nouveau.

Malgré ces précisions techniques qui changent beaucoup la donne, l’annonce est faite et la communication a bien été rodée par les équipes de Chahed: l’étape France est réussie.

Il donne aussi une conférence privée a l’Institut du Monde Arabe, très exclusive, vu que les invitations sont attribuées par le consulat. 

C’est bien à l’élite de la diaspora que Chahed veut parler, une élite souvent très spécialisée, adepte de la compétence plutôt que de l’idéologie mais elle ne représente que très peu de Tunisiens qui votent en France, qui sont pour la plupart adeptes des discours nationalistes, et donc idéologiques (D’où le succès d’Ennahda qui s’exporte très bien à l’étranger: 8 sièges sur 18 possibles à l’étranger; 4 siège sur 10 possibles en France).

Si cette étape n’est que relations internationales et ne concerne qu’une fraction privilégie de la société Tunisienne, elle annonce une stratégie de campagne de Chahed qui visera a accélérer les mesures symboliques sur cette dernière course de son gouvernement avant les élections de fin d’année. Mais pas que.. 

Tahia Tounes au coeur de Tunis 

Cristalliser. C’est le mot d’ordre chez Chahed et Tahia Tounes. Cristalliser l’attention des médias, le débat politique et l’opinion. 

L’étape France a mis les caméras sur la posture d’un Chahed fin négociateur sur la scène internationale, maintenant, il faut créer l’image du parti.

Autant se délecter dés le début de quelconque idéologie ou théorisation politique, et se placer au centre et appeler à l’union. C’est fait.

Une seule conférence de presse du coordinateur de Tahia Tounes, Selim Azzabi et tout les adeptes du “ni de droite, ni de gauche” se ruent dans les médias pour lui répondre.

Coup réussi pour Tahia Tounes qui réussit à monopoliser le débat et l’opinion pendant plusieurs jours, de manière totalement exclusive. 

Parmi eux, Kamel Morjane, Mehdi Jomaa, Mohsen Marzouk. Les cibles sont choisies. 

Les premiers à réagir sont les pensionnaires d’El Badil Ettounsi de Mehdi Jomaa qui d’un coté publient une position méfiante mais entre-ouverte à l’égard de Tahia Tounes, en insistant sur la zone d’ombre que Tahia Tounes devra éclaircir tôt ou tard: sa relation avec le parti islamiste, Ennahda. 

Si le centrisme refuse de faire le pari de l’idée et de la théorie, c’est parce qu’en général, il construit son entreprise politique sur l’anti-islamisme politique. Comment Tahia Tounes compte-t-il construire une alliance des modernistes s’ils ne s’opposent pas frontalement à Ennahda?

Mais s’il faut accorder à Tahia Tounes et Chahed une chose cette semaine, c’est que leur stratégie de communication répond parfaitement aux critères de nos médias actuels: le sensationnalisme personnifié.

FETHI BELAID via Getty Images

 

Azzabi a vite compris que ce qui intéressent les médias politiques ce ne sont pas son parti et ses idées, mais des noms. Les médias sont affamés d’alliances contre-nature et de joutes verbales interposés.

  • « Que répondez-vous a X? »

  • « X, que répondez-vous à la réponse de Y? »

  • « Y, que de répondez à la réponse à votre réponse de X? »

C’est, en caricaturant à peine, l’état de notre débat public littéralement depuis la fin de la révolution.

La création de parti marche mieux quand on est au pouvoir

Mehdi Jomaa l’a compris trop tard, Habib Essid n’y pensait pas mais Chahed a capitalisé: les partis politiques fonctionnent beaucoup mieux quand ils sont crées dans la foulée d’un mandat. 

La popularité de Youssef Chahed est assez impressionnante compte tenu de ses performances tant économiques que dans la gestion des crises sociales (Gréve des professeurs, des élèves, etc..), mais c’est peut être un syndrome post-traumatique de la dictature dont nous avons du mal à nous débarrasser: à l’opposée de l’opinion publique dans les pays occidentaux, l’homme au pouvoir en Tunisie est souvent très populaire.

Selon SIGMA, Youssef Chahed arriverait en tête des intentions de vote aux présidentielles avec 17,9% d’intentions de vote. Toujours selon SIGMA, en Mai 2014, Mehdi Jomaa était à 30,1% d’opinions favorables. En juillet 2016, selon Emrhold Consulting, 46,2% des Tunisiens étaient satisfaits de Habib Essid.

Néanmoins, s’il met trop de temps à lancer son appareil, l’attention qu’il capture en étant au pouvoir s’évapore dans le calendrier au profit du prochain chef du gouvernement. 

Le dimanche 24 février 2019, dans une interview accordée au journal arabophone Al-Maghreb, le coordinateur de Tahia Tounes, Selim Azzabi admet que Youssef Chahed est le leader du parti. 

Chahed a maitrisé relativement bien son timing en excluant le fait qu’il ait lancé son appareil assez tard compte tenu de l’année électorale (mais bon, après tout si En Marche l’a fait..) mais surtout compte tenu du fait qu’il l’a fait au beau-milieu d’une crise sociale de grande envergure qui menace les élèves Tunisiens de subir une année blanche.

Cela a-t-il affecté l’opinion? Non. Est ce que ça devrait interpeller l’électeur? Ce n’est pas à moi d’en juger.

Mais si on interrogeait Chahed sur ses questions de responsabilités politiques en tant que chef du gouvernement, au lieu de tomber dans son jeu de recherche d’alliances et de personnification de la politique, nous pourrions peut être avoir le réel contre-pouvoir nécéssaire au bon fonctionnement de nos institutions, l’opposition qui peut exercer un contrôle sur nos élus quand les politiques sont aux abois: celles des médias.

Elevons le débat, élevons les politiques

C’est facile de renvoyer la responsabilité aux médias, mais disons plutôt qu’elle est partagée. Entre des politiques qui ont abandonné le fond et des médias qui relayent de la télé-réalité.

Ce n’est pas de la caricature que de dire cela, si on se réfère à la définition même de la télé-réalité, qui renvoie à suivre “la vie quotidienne d’anonymes ou de célébrités”. Nous suivons les échanges entre les politiques, les alliances, les ennemis et les amis de chacun.

Cela est rendu possible, par le fait qu’ils s’engouffrent tous (sauf le Front Populaire et Ennahdha) dans un centrisme qui pour le Tunisien moyen est impossible à dissocier.

Facebook/présidence du gouvernement

 

La solution médiatique alors, serait de banaliser le fond pour mieux le diffuser et l’adapter au grand-public ou de rentrer dans la télé-réalité. 

Certains essayent de banaliser, de trouver ce qui sépare les inséparables: Je pense à Leaders (même si leur parti-pris libéral occasionnel peut déranger), je pense à de jeunes médias comme Faza, je pense à certaines émissions qui essayent de faire l’exception comme Ness Nessma ou plusieurs émissions d’Express FM qui confrontent les politiciens sur le fond.

Mais, en globalité, on retrouve cet intérêt viscérale et pervers pour la personne plutôt que le fond, pour la forme plutôt que l’idée et si ces concepts ne s’intervertissent pas, on risque de perpétrer ce système. 

C’est cette télé-réalité politique qui permet à Youssef Chahed d’avoir une stratégie de communication portée sur la cristallisation de l’attention plutôt que sur le fond et c’est cette même télé-réalité qui lui permet d’être la clé de voûte des prochaines élections.

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