TUNISIE
13/01/2019 19h:11 CET

La démocratie en Tunisie 8 ans après la révolution: Etat des lieux par le chercheur Michaël Ayari

"Ils font du Ben Ali sans Ben Ali. On a compris que le problème n’était pas Ben Ali, mais le système. À partir du moment où vous devez passer par l’État pour tout, le corporatisme et le clientélisme prospèrent."

Anadolu Agency via Getty Images

A la veille du huitième anniversaire de la révolution, le chercheur à l’International Crisis Group, Michael Ayari, livre dans une interview accordée au journal Le Point Afrique, son constat de l’évolution démocratique et politique de la Tunisie.

Pour Ayari, les illusions avaient commencé depuis le début, au moment du départ de Ben Ali. Les Tunisiens, citoyens et politiques, étaient persuadés qu’il suffisait que Ben Ali et son clan partent, pour que le pays accueille la tant acclamée démocratie.

Or, les années ont montré que ce calcul était faux et que, selon Ayari, le problème réside dans le système qui continue avec le même esprit. Il estime qu’aujourd’hui, les désillusions des Tunisiens sont à l’image de leurs illusions, huit ans plus tôt.

Ayari explique que même si la Tunisie fait l’exception parmi les pays du printemps arabe, celle-ci n’arrive toujours pas à sortir de la crise pour de nombreuses raisons, qui nécessitent des réformes structurelles énormes, et pas du tout évidentes dans l’atmosphère politique actuelle.

L’idée que la démocratie s’installait avec la fin de Ben Ali, de Kadhafi, de Moubarak, de Bachar, a changé. Le printemps émirati a commencé.

Pour lui, le dialogue national instauré en 2013 avait sauvé la Tunisie d’un déchaînement de violence politique, et d’une éventuelle guerre civile.

La démocratie ne joue également plus son rôle. Selon le chercheur, celle-ci “n’est plus analysée comme un principe supérieur commun, mais comme utilité”, celle de réaliser plus de justice sociale et une meilleure croissance économique.

Ceci a mené vers une grande crise de confiance, l’apparition d’un gouffre entre l’Etat et la population, dont une partie souhaiterait presque un retour à la dictature.

Pour lui, la mise en place de réformes structurelles, dans un système rongé par le favoritisme, un système resté fidèle à l’esprit clientéliste de l’ancien régime, ne peut permettre un changement en profondeur. Ainsi, en l’absence de contrat social solide, la Tunisie ne pourra mettre en place les idéaux républicains, un des objectifs fondamentaux de la transition démocratique.

La chaîne de commandement étant rompue au sein de l’administration et l’absence de coopération interministérielle expliquent l’incapacité à mettre en place des réformes structurelles.

Les Tunisiens font désormais office de “clients” et non de “citoyens” dans un système majoritairement basé sur les relations.

Selon lui, l’Etat essaie seulement d’apaiser les esprits en soufflant le chaud et le froid pour maintenir une paix sociale relative assez suffisante à l’évitement d’un éclatement social, alors que le “cénacle de privilégiés” bénéficie de la plus grosse part du gâteau.

Ils font du Ben Ali sans Ben Ali. On a compris que le problème n’était pas Ben Ali, mais le système. À partir du moment où vous devez passer par l’État pour tout, le corporatisme et le clientélisme prospèrent.

Absence de vision, conflits internes, temporisation, vision régionale et internationale floue, la Tunisie a grandement besoin de réformes selon le chercheur, des réformes qui doivent être mises en place petit à petit, sur une longue période.

Il compare la période post-révolution, où la vision était plus ou moins claire, et les objectifs fixés à l’époque en grande partie atteint, à savoir l’élaboration d’une nouvelle constitution et d’élections démocratiques libres. Encore une fois, la majorité croyait que ces changements seront la clé d’accès à la pleine démocratie et donc la prospérité du pays. Mais ces objectifs n’étaient pas ultimes, car après les élections de 2014, il n’y avait, selon lui, pas vraiment eu de programme de réformes réelles, qui favoriseraient la transition démocratique, où alors, s’il y en avait eu, celles-ci sont aujourd’hui totalement remises en question.

La vision est alors devenue plus floue après 2014, et ce que traverse le pays actuellement résulte essentiellement du laxisme et de l’absence de vision sur le moyen et long terme. La classe politique toute entière s’est alors retrouvée décrédibilisée.

Nous sommes désormais dans un clientélisme décentralisé, à l’image de la dispersion des pouvoirs. Il n’y a plus un boss qui va débloquer votre dossier. 

Une autre raison à ce sentiment de défaitisme est la dévaluation du dinar. Ceci avait pour but de multiplier les investissements étrangers, et booster les produits tunisiens sur le marché mondial. Mais la réalité s’avère tout autre. Selon lui, les rumeurs entourant le glissement continue du dinar offrent une vision brumeuse aux investisseurs, au point que certains se sont mis à spéculer sur la baisse, et à transférer leur argent à l’étranger.

On revient vers cette idée qu’il faut redonner le pouvoir aux gens qui ont le sens de l’État contre des élus incompétents et corrompus.

Selon Ayari, Ennahdha reste le parti le plus structuré, organisé et performant. Sans pour autant avoir un vrai programme socio-économique, celui-ci essaye de survivre, de se maintenir au pouvoir, et d’aller au gré du vent. Il n’a pas d’objectif ultime à l’instar d’autres partis “islamistes” dans le monde, où ils ont toujours aspiré à l’instauration d’un régime basé sur la Charia.

D’après le chercheur, Ennahdha reste toutefois un frein aux réformes progressistes, lorsqu’il s’agit d’égalité dans l’héritage, ou de libertés sexuelles.

“Son seul principe politique est de ne pas en avoir. C’est un garde-fou d’un certain conservatisme culturel et social de la société.” dit-il, indiquant que la force d’Ennahdha réside en sa base électorale indéfectible, qui lui conférerait une présence assurée en cas d’élections. Les autres partis se retrouvent alors à s’unir pour faire le contre-poids.

Michaël Ayari estime que la Tunisie pourrait aller vers un régime “où la légitimité est technocratique, avec des représentants des corps, des gouvernements de salut national, avec une logique électorale réduite au minimum ainsi qu’un quadrillage de la société très important, un contrôle des syndicats, des associations, des journalistes ...”

Cela mènerait selon lui à une situation similaire à celle de l’Egypte actuellement.

Dans la région, ceux qui veulent fermer définitivement la parenthèse du Printemps arabe sont les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

 

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