LES BLOGS
15/05/2019 08h:21 CET | Actualisé 15/05/2019 08h:21 CET

La corruption des autres

Kritchanut via Getty Images

Les autres, quels autres ? Il faut bien dire qu’on a l’embarras du choix. Mais il se trouve qu’un film vient de sortir sur les écrans, qui nous permet de choisir  l’Espagne comme lieu : il s’agit du film intitulé El Reino, de Rodrigo Sorogoyen, qui doit beaucoup à son interprète principal, Antonio de la Torre et qui  est en train de connaître un très grand succès, d’autant qu’il a obtenu pas moins de sept “Goyas”, cet ensemble de prix  qui couronnent les meilleures productions du cinéma espagnol.

Dans ce film, l’acteur Antonio de la Torre incarne un personnage, Manuel Lopès Vidal, dont on peut supposer qu’il est reconstitué en tant que personnage de fiction à partir d’éléments empruntés au réel ; ce qui le fait apparaître d’une part comme un être original, parce que singulier et d’autre part comme porteur d’une problématique qui certes n’est pas nouvelle mais sur laquelle notre époque ne cesse de faire des découvertes consternantes et toujours renouvelées.

A l’échelon local, il est un des membres hauts placés d’un parti dont  on ne nous dit pas s’il est de droite ou de gauche et apparemment ce n’est pas le sujet : c’est le seul parti dont il sera question dans le film. Lopès Vidal est un homme encore jeune et qui donc ne manque pas d’avenir, ni non plus d’ambition loin de là. En revanche le grand chef local, au moment où commence le film, paraît fatigué, voire avachi, d’autant que sa goinfrerie pourrait lui jouer des tours. 

Il propose donc à Lopès Vidal de se substituer à lui, étant entendu qu’il devra se montrer digne de cette confiance, et l’on se dit qu’il a sans doute misé sur le bon cheval, sauf que… un scandale éclate, que rien ne semble pouvoir stopper et même s’il n’est évidemment pas le seul à avoir trempé dans cette sombre affaire, c’est Lopès Vidal qui comme on dit va porter le chapeau.

Le premier point remarquable est que le contenu de l’affaire frauduleuse n’est jamais clairement exposé. Naturellement il n’est pas difficile de deviner que c’est une affaire de dessous de table, pots de vin et compagnie, mais  ce qui importe est le résultat visible, c’est-à-dire que le petit groupe constituant la direction locale du parti en a  globalement profité ; et comme on peut le voir au début du film dans un festin fort joyeux qui les réunit, ils “profitent” en effet, grassement, grossièrement, sans l’ombre d’un remords ni même d’un souci.

Jusqu’au moment où on apprend qu’un nouveau scandale va éclater, nouveau parce que ce n’est manifestement pas le premier : les souvenirs du précédent semblent encore cuisants, mais enfin tant bien que mal, les choses ont dû finir par se tasser.

Ce n’est pas tout à fait juste de dire que Lopès Vidal va servir de bouc émissaire aux autres, parce que tous sont tout de même très inquiets. Et lui d’autre part, absolument ulcéré à l’idée qu’il serait le seul à payer les pots cassés, est bien décidé à ce que les autres soient eux aussi impliqués, alors que manifestement ils cherchent à se débarrasser de lui, y compris physiquement quand les choses vont décidément se gâter.

On comprend assez vite qu’on a affaire à un personnage hargneux, obstiné, absolument décidé à aller jusqu’au bout de ses forces pour impliquer les autres autant que lui. L’apparence physique de l’acteur fait merveille, on le compare parfois à El Pacino,  petit,  mince, tendu par la force d’une incroyable volonté.

Ce n’est certainement pas un jouisseur, on croit comprendre que son ambition du pouvoir est assez forte pour lui fournir l’adrénaline dont il a besoin. Sur le plan affectif et à titre personnel, il est motivé par les liens très forts qui le rattachent à sa femme, parfaitement au courant des affaires passées et présentes  et à sa fille, grande  adolescente qu’il voudrait tenir à l’écart mais qui ne comprend que trop bien.

A propos de l’importance de cette fille dans sa vie,  et du fait qu’elle est le point par lequel il est vulnérable, on pense au livre d’Adlène Mehdi,  1994,  paru en 2017 chez Barzakh. Il semblerait que les hommes politiques les moins scrupuleux de notre époque, du moins dans certains pays, aient un point faible dans leur armure d’une effrayante dureté, et ce serait leurs enfants.

Il est évident en tout cas qu’aucune amitié n’a chance de résister dans les moments de crise les plus graves, et que cette grande camaraderie qui les unit dans leurs plaisirs et leurs profits  se transforme en haine féroce lorsque chacun ne pense qu’à se protéger lui-même.

Le réalisateur a l’art de nous faire comprendre cela de manière purement filmique, par le réalisme saisissant de certains affrontements et par la crudité des images en gros plans que nous avons le plus souvent sous les yeux. En ce sens on peut dire qu’il s’agit de peindre un monde obscène même si la sexualité en est presque absente et paraît secondaire.

On sait que obscène peut s’entendre aussi au sens de brutal et sans aucune pudeur. Il y a pourtant de l’invisible ou du non vu en rapport avec le sujet du film. En effet, on ne voit guère fonctionner le pouvoir qu’à l’échelon local, reste son centre inaccessible, trop bien gardé pour que le film puisse en montrer quoi que ce soit. Et l’on pense à nouveau à 1984, dont le centre visible se situe à El Harrach, tandis que quelque part, dans un lieu insulaire dont on ne sait finalement rien ou presque rien, vivent cachées les instances supérieures du pouvoir suprême, au-dessus duquel il n’y a plus rien.

Dans El Reino, ce à quoi nous assistons est la désintégration, sans doute provisoire, d’une section du Parti  qui en a vu d’autres et certainement s’en remettra. Du fait de la crise il y a défaite, celle de Manuel Lopès Vidal et sans doute de ceux qu’il a voulu compromettre avec lui. Il n’a trouvé  qu’une seule journaliste qui pourrait si elle le voulait l’aider à élargir le scandale. Mais  elle refuse de se prêter au règlement de comptes  qui est la seule motivation de cet homme assis en face d’elle sur un plateau de TV.

Elle a sans doute raison de penser que cela resterait ponctuel et que c’est tout un système qu’il faudrait dénoncer et changer. Cependant le spectateur hésite davantage : peut-être faudrait-il tout de même commencer par là ? Mais il est vrai que le caractère récurrent des scandales politiques (même médiatisés) tendrait à prouver qu’ils ne servent à rien.