MAROC
08/10/2018 18h:43 CET | Actualisé 09/10/2018 14h:21 CET

La coordination des chômeurs malvoyants veut intenter un procès contre le gouvernement

"Il ne s'est pas suicidé, il a trébuché et est tombé du haut de l'immeuble".

AIC Press

CONFLIT - Le décès de Saber El Haloui ne mettra pas fin au sit-in. La coordination nationale des diplômés chômeurs malvoyants se dit déterminée à poursuivre son sit-in sur le toit du ministère de la Famille, malgré la chute mortelle d’un de ses membres hier soir. “Nous sommes ici depuis 13 jours maintenant et nous ne baisserons pas les bras. Nous devons continuer pour que la mort de Saber ne se retrouve pas dans les oubliettes”, déclare au HuffPost Maroc Yassine Abou Soufiane, membre de la coordination, titulaire d’un diplôme en télécommunication. 

Ils sont une trentaine à avoir réussi à accéder à la terrasse du département de la ministre Bassima Hakkaoui le 26 septembre très tôt dans la matinée. “Il n’y avait presque personne, alors nous sommes montés à la terrasse l’un derrière l’autre avec nos cannes. Nous y sommes depuis, et, pourtant la ministre n’a jamais accepté d’ouvrir un dialogue direct avec nous”, regrette Abou Soufiane. Et de préciser que malgré le décès de Saber, aucun responsable n’est intervenu auprès d’eux.

“Saber était en train de parler au téléphone avec sa famille lorsqu’il a trébuché et est tombé du haut de l’immeuble. Les bords de la terrasse ne contiennent aucune barrière de sécurité. Il ne s’est pas suicidé comme disent certains!”, assure-t-il. Et de reconnaître, toutefois, qu’il y a une semaine, le préfet de police les a mis en garde contre le danger que représente leur présence sur la terrasse. “Il a demandé à nous voir, samedi 29 septembre. Des membres se sont présentés à lui et il leur a expliqué que nous devions quitter la terrasse pour raison de sécurité”, affirme-t-il.

Quelques jours plus tard, triste sort que celui de Saber. La coordination nationale estime que le gouvernement est entièrement responsable. “Pour nous, la mise en garde sécuritaire n’apportait pas de solution concrète. On nous demandait de descendre comme condition préalable à un éventuel compromis. S’ils ne nous ont pas entendu de là-haut, comment allaient-ils nous accorder de l’intérêt en bas?”, se demande cet autre membre de la coordination, Abdellatif Lakouini, licencié en sociologie. 

Pour ce dernier, il n’y a plus lieu de négocier. En plus du sit-in sur la terrasse, plus d’une centaine observe, en parallèle, un autre sit-in en bas, devant la porte du même département. “Nous avons vécu un choc avec la mort de notre ami. Il venait de Marrakech et avait une licence de littérature arabe. Il était l’un des plus anciens militants au sein de la coordination”, se rappelle Lakouini. 

La mort de Saber ne fera qu’envenimer la situation. La coordination nationale en est convaincue. “Nous avons désormais une nouvelle revendication: rendre justice à notre ami. La coordination compte saisir la justice, car nous estimons que l’État, en la personne de la ministre Bassima Hakkaoui et le chef du gouvernement, est responsable de ce drame”, précise Lakouini. Et d’affirmer que si le gouvernement avait ouvert “un dialogue sérieux”, cet incident n’aurait jamais eu lieu.   

La coordination a vécu un drame similaire il y a quelques années. “En 2011, nous avons perdu notre ami Miloudi lorsqu’il est tombé du 2e étage pour cause de la défaillance d’un ascenseur. Pour nous, tous deux sont des martyres de la cause pour laquelle nous militons depuis toujours”, revendique Abou Soufiane.

Leur cause commune: “un emploi par la voie d’un recrutement direct”. “Nous sommes conscients que cela est interdit par la loi, mais nous estimons avoir droit à une exception. Les chômeurs malvoyants ont, en principe, le droit à un quota de 7%. Mais, depuis 2012, aucune personne issue de cette catégorie n’en a profité”, regrette Lakouini.  

La coordination brandit la constitution pour défendre sa cause. “Le chef du gouvernement est habilité par la constitution à faire ce genre d’exception en application à l’article 39. C’est ce que nous revendiquons”, poursuit Lakouini. Et de légitimer la poursuite du mouvement de protestation sur la terrasse. “Certes, nous vivons dans des conditions lamentables, ici sur la terrasse. Nous nous contentons de quelques dattes et d’un peu d’eau pour survivre. C’est inhumain!”, s’indigne cet autre membre de la coordination, Zouhair El Basri, titulaire d’une licence en études islamiques.

Pour eux, le sit-in est devenu une mésaventure nécessaire. “Nous nous sentons abandonnés par tous. Alors nous n’avons pas d’autre choix, quitte à mourir de faim, ici” confie-t-il. 

Face à cette situation, le ministère de la Famille a déclaré, dans un second communiqué publié suite au drame qui s’est joué hier soir, ne pas être insensible. Il précise ainsi que la porte du dialogue n’a jamais été fermée depuis le début du sit-in en question. Et de préciser avoir tenté depuis le premier jour du sit-in de dissuader les manifestants sans arriver à une issue. “Les manifestants ont fermé les portes de l’intérieur”, précise-t-il encore. Et de regretter qu’une série de tentatives entreprises également par les autorités locales n’ait pas abouti.

Le département de Hakkaoui ajoute, par ailleurs, qu’une initiative de dialogue a été entreprise plus récemment, le 3 octobre, pour affirmer sa volonté “de trouver des solutions adéquates aux personnes souffrant d’un handicap”. Mais les manifestants maintiennent “leur principale revendication qui est le recrutement direct et exceptionnel”, constate la même source. 

Le ministère tient, enfin, à réitérer ses engagements pour le développement des prestations du fonds d’appui à la cohésion sociale au profit des personnes en situation de handicap. Il promet aussi d’intégrer dans la loi de finances 2019 des mesures pour faciliter l’organisation d’un concours permettant concrètement à cette catégorie de bénéficier du quota de 7% prévu dans la fonction publique. Les efforts de la commission nationale permanente chargée du suivi des concours privés se poursuivent également, ajoute le département de Hakkaoui, annonçant qu’un premier concours est programmé à la fin de cette année.