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16/02/2019 12h:09 CET | Actualisé 16/02/2019 12h:09 CET

La “continuité” dans la falsification de l’histoire

Ramzi Boudina / Reuters

Synthétiser rapidement les résultats de 20 ans de règne autocratique assuré par un président invisible, désigné de façon autoritaire par l’Armée qui reste incontournable dans le champ politique, c’est faire référence à une jeunesse aux abois, sans repères et sans perspectives, une institutionnalisation perverse de la médiocrité, une corruption semée à tout vent par le politique, une société anesthésiée et fatiguée, contrainte au statu quo meurtrier qui lui interdit d’être le sujet de son histoire.

Le pouvoir met en scène une histoire imposée (Lazali, 2018). Celle-ci prône résolument la “continuité”, refusant l’émergence de l’inédit, du changement lié à la production d’idées nouvelles et contradictoires qui nous réconcilie avec le pluralisme sociétal.  Dans la “continuité”, il faut rester dans l’uniformité glaciale, rigide, faisant disparaître tout ce qui est de l’ordre du créatif, du renouveau et du beau, pour privilégier l’enfermement, le conformisme et la théâtralisation sociale.

Autrement dit, la “continuité”, c’est le refus d’instituer une société en mouvement, c’est-à-dire une société au cœur du politique qui s’arroge le droit et la liberté de questionner de façon critique et autocritique son passé, son présent et son avenir.

Nous avons au contraire affaire à un récit falsificateur et populiste. Il a bafoué nos rêves, notre imaginaire et notre indignation, nous obligeant  au silence, au retrait, au faire semblant. La “continuité”, c’est reproduire à l’identique un système socio-politique qui opère dans le mépris et l’exclusion de tous ceux qui auraient pu contribuer activement, de par leurs compétences reconnues, à la transformation de la société. Mais la  “continuité” consiste au contraire à “faire du sur place”, pour nous imposer la standardisation, “tous les mêmes” (nous n’avons pas besoin de prix Nobel).

Le système socio-politique est dans une logique d’éjection, de refoulement des personnes, leur signifiant clairement que le politique est un domaine qui relève du  privé et du secret. Ils ne peuvent donc être concernés. En mettant hors du jeu politique la majorité d’entre nous, il s’agit alors de jouer sur l’illusion d ’une bien médiocre “stabilité” qui n’a en réalité aucune résonnance sur le sens à donner à notre vie quotidienne.

La “continuité”, au-delà du mythe fabriqué du consensus,  va au contraire, permettre de renforcer une clientèle bien enracinée dans les allées du pouvoir, ne cachant pas son allégeance à celui-ci, prête à “mordre” en pleines dents et sans scrupules à tout ce qu’elle peut accaparer comme biens, terrains ou autres privilèges invisibles.

L’indécence politique fait  ressurgir le culte de la personnalité, dans une société  profondément marquée par le zaïmisme ; mais cette fois-ci, le niveau est lamentable, piteux,  inconcevable pour des hommes politiques dignes de ce nom, n’hésitant pas, de façon folklorique, à mettre en scène le cadre du président Bouteflika hissé de façon visible  et méprisante à la face du monde.

La “continuité” assumée sans honte par les tenants du pouvoir,  indique de façon dramatique le peu d’honneur qu’il est possible de posséder pour  conduire ou obliger une personne handicapée à se représenter pour un 5ème mandat. Peut-on encore en 2019,  stagner, c’est le cas de le dire, dans une sorte de glorification simpliste, focalisée sur  des chiffres mythiques, globaux, bricolés politiquement, étant plus de l’ordre du faire-valoir, oubliant d’ouvrir la boîte noire (comment cela fonctionne réellement, et pourquoi cela fonctionne ainsi ?), mettant à nu la profonde déliquescence des institutions.

La “continuité” laisse dans l’ombre l’enjeu central : un pouvoir qui opère dans le déni le plus total, laissant la population livrée à elle-même, profondément atteinte dans son amour propre. La défiance radicale à l’égard de ses  dirigeants, est bel et bien une poste dominante dans la société. Et pour cause ! Elle a été exclue de toute dignité citoyenne (Meboul, 2O18).

La société a été destructurée, éclatée er ravagée par la «hogra » au quotidien, les viols historiques liés aux différentes colonisations, laissant des « blancs » (Lazali, 2018) dans son fonctionnement, la violence de l’argent au cœur du champ du politique,  l’absence de tout contre-pouvoir autonome et crédible dans la société.

Que peut faire La société piégée par une triple instrumentalisation de l’histoire, de la peur et du religieux ? Quand la société se met en mouvement pour dire pacifiquement son mot, les pouvoirs publics évoquent “l’anarchie” et le “désordre”, n’hésitant pas à montrer leurs “muscles” en référence au nombre de policiers recrutés.

Les plaintes auprès des  institutions n’ont aucun sens, aucune suite… Les personnes évoquent de façon subtile le propos suivant : ”Je ne peux me plaindre qu’à Dieu”. Le matraquage des manifestants sera dorénavant la seule alternative pour assurer la “continuité”. Ceci représente indéniablement une régression profonde liée à l’absence de toute reconnaissance sociale et politique plurielle, forme de mépris et de distance sociale à l’égard des populations.

Références bibliographiques:

- Lazali Karima, 2018, Le trauma colonial, Enquête sur les effets psychiques ry politiques de l’offense coloniale en Algérie, Alger, Koukou.

- Mebtoul Mohamed, ALGERIE : La citoyenneté impossible ? Alger, Koukou.