LES BLOGS
12/07/2019 12h:36 CET | Actualisé 12/07/2019 12h:36 CET

La conflictualisation des langues comme stratagème populiste au service de la contre révolution

NurPhoto via Getty Images

Quelques semaines après le début de la révolution pacifique du 22 février 2019, des voix ont commencé à s’élever pour inviter à remplacer la langue française par l’anglais. Ceci n’est pas sans rappeler le vieux débat de l’ère Benbouzid, en 1995/1996, et l’expérience de l’introduction de l’anglais dans le palier primaire (Derradji 2002). L’expérience avait à l’époque montré ses limites car rejetée par les parents d’élèves soucieux de tenir compte de l’ancrage socioculturel de leurs enfants. Le français est non seulement vu comme une langue coloniale mais il est considéré également comme une langue qui ne répondrait plus aux exigences de modernité et aux défis auxquels fait face le pays. Si introduire et favoriser la promotion des langues étrangères dont l’anglais ne peut qu’être bénéfique pour les Algériens, l’exigence d’en finir avec le français relève de la démagogie populiste pure et dure. Il s’agit d’une vieille revendication d’une sphère d’islamo-conservateurs en quête de légitimité postrévolutionnaire et qui agite  les questions des langues et de l’identité pour, à chaque fois, tenter de se repositionner sur l’échiquier politique. L’indigence de leur projet politique étant compensée par des discours qui relèvent davantage du pathos que du logos, de l’émotionnel que du rationnel, du passé fantasmée que de la réalité complexe. 

L’imposture de la Badissya au cœur du Hirak

La courte imposture de la Badissya-Novambariya apparue en plein Hirak montre que la contre-révolution a parasité la révolution du sourire à ses débuts. Les vieilles recettes idéologiques ont vite été dépassées par les aspirations modernistes des hirakistes décidés à en découdre avec les germes de la division linguistique et régionaliste. Si le piège de l’emblème berbère a été vite déjoué par le Hirak, il n’en n’est pas de même pour la langue française dont le gouvernement s’est saisi pour faire dans le populisme en organisant un référendum en ligne. La vieille querelle opposant les élites arabophones et francophones, dont l’enjeu est la domination des champs culturel et symbolique ainsi que le pouvoir politique, semble trouver son dénouement dans le choix de l’anglais, à défaut de l’arabe, comme langue à opposer au français et donc aux francophones algériens. Cette décision n’est pas sans rappeler la politique d’arabisation menée aux lendemains de l’indépendance sans planification linguistique préalable. La même précipitation a été observée récemment concernant la décision de généralisation du « tamazight scolaire » (Chachou 2017) à l’ensemble du territoire national. La langue arabe continue d’être enseignée comme langue maternelle alors qu’elle est une langue étrangère pour l’enfant algérien dont les langues premières sont l’arabe algérien ou les langues berbères et parfois les deux à la fois. Les langues premières sont stigmatisées et jugées comme des langues fautives avec tous les préjudices socio-affectifs et psycholinguistiques que cela engendre chez l’enfant. Il en résulte, ainsi que le démontrent les linguistes, des phénomènes comme la haine de soi, l’insécurité linguistique et élocutive, etc. 

L’arabe institutionnel est dès la première année scolaire langue d’enseignement de nombreuses matières alors qu’elle n’est pas encore maitrisée par l’apprenant d’où le recours au parcoeurisme comme méthode privilégiée d’ « assimilation » momentanée des cours. Outre, l’étrangéité de la langue, il est défendu à l’enfant de pratiquer sa langue première en classe. Cette dernière est dévalorisée car considérée comme une sous-langue qui ne se hisserait pas au niveau des langues académiques. Victimes de représentations négatives, stéréotypées et erronées, les langues premières ont toujours été présentées comme des langues pauvres et  métissées et leurs locuteurs comme des analphabètes. Ces représentations sont véhiculées dans les discours de puristes qui s’identifient à d’autres langues et cultures dominantes et hégémoniques. Ces identifications compensatoires permettent aux puristes de se distancier par rapport à leurs cultures d’origine qu’ils jugent dévalorisantes ce qui dénote une haine de soi due à une intériorisation des jugements dégradants à l’égard de ce qu’ils sont.

Le complexe du colonisé…

 Le complexe du colonisé touche davantage certains arabisants que certains francisants pour ne pas généraliser. Les premiers versent dans la sacralisation de la langue arabe, se pensant Arabes ou proches d’eux, alors que les francisants, sachant depuis les premiers écrivains francophones qu’ils se servent du français pour dire aux Français qu’ils sont Algériens, ont compris que ce sont leurs langues natives qui constituent leur richesse linguistique et culturelle (Kateb Yacine, Assia Dejbar, Jean Amrouche, etc.). Les langues étrangères, toutes les langues étrangères sont ensuite nécessaires pour le développement scientifique et économique d’un pays : l’anglais plus que le français dans certains secteurs, soit, mais son introduction dans le système éducatif et à l’Université n’est pas un jeu d’amateurs ni de politiciens. Le populisme a, depuis 1963, impacté négativement les décisions politiques en matière de langues. 

Le français, langue de production d’un savoir sur l’Algérie…

La langue  française a depuis les premières années de la colonisation servi à consigner des savoirs sur l’Algérie. Le savoir dit colonial n’est pas toujours colonialiste (Dourari 2009). Sa production a été entreprise dans le cadre de ce qu’on a appelé la découverte scientifique ou encore anthropologique de l’Algérie comme cela se faisait depuis le siècle des découvertes et plus particulièrement au 19ème siècle. L’institutionnalisation et le développement de certaines disciplines en Europe ont permis de produire un savoir en matière d’anthropologie, d’ethnologie, de linguistique, de sociologie, d’histoire, etc. Si certains travaux sont entachés par des partis pris ou par des jugements dévalorisants et erronés concernant les sociétés étudiées, les connaissances qu’ils comportent méritent aujourd’hui d’être soumises à l’analyse critique. Il en est de même des écrits d’Ibn Khaldoun par exemple. Dans ce sens, Dourari Abderrezak écrit qu’« il est utile de dévoiler les présupposés idéologiques de l’entreprise coloniale et de l’orientalisme, mais encore faut-il dévoiler ceux de l’entreprise nationaliste et ceux de notre propre pensée à l’œuvre! C’est ce travail de soi sur soi qui permettra à la pensée d’avancer et d’ancrer la raison critique dans nos attitudes intellectuelles. » (Dourari : 2009). Il rappelle le dit « fait berbère », imputé à la pensée coloniale, en s’interrogeant sur la responsabilité des gouvernants algériens : « A quoi sert-il de nier le fait berbère et berbérophone au Maghreb? A quoi sert-il de nier l’arabophonie (arabe maghrébin) de la majorité des locuteurs au Maghreb?... » (Idem). Il importe de soulever également que la littérature écrite en arabe en sciences humaines et sociales est indigente. Il suffit de regarder les bibliographies des travaux récents en sciences humaines et sociales pour mesurer l’importance de ces productions et leur caractère incontournable pour la connaissance de l’histoire antique du Maghreb, pour ne citer que cette discipline. Les travaux des « maghrébisants », français et algériens, ont permis de produire un savoir critique et complexe sur la société algérienne. Les filtres coloniaux et le manque d’objectivité dans les écrits des siècles passés caractérisent aussi bien les savoirs produits en arabe, en turc qu’en français. Dans un article à lire de Dourari Abderrezak, il précise que « les récriminations passionnelles contre le colonialisme accusé d’en avoir inventé la réalité, cachent en fait un déni identitaire et historique au profit d’une mythologie :le présupposé que si cette berbérité est la création du colonialisme, il faudrait se dépêcher de s’en démarquer pour éviter de passer soi-même pour un suppôt » (idem).  

Le français à l’Université…l’arbre qui cache la forêt…

Si les étudiants inscrits dans les filières scientifiques pâtissent de difficultés de maitrise du français, il importe d’en connaitre les raisons avant de décider, tambours battants, de remplacer le français par l’anglais. Ceci revient à insinuer que le choix du français serait à l’origine de l’échec de l’Université algérienne, dans ce cas là, autant en finir avec l’arabe et le remplacer à son tour par l’anglais dans les autres départements, et ce dans la mesure où la langue de la science serait aujourd’hui l’anglais et que les autres langues ne servent plus ni à dire ni à produire la science.  Si on introduit l’anglais comme langue étrangère à l’école et que l’on anglicise l’enseignement dans les filières scientifiques, les résultats ne seraient-ils pas les mêmes à long terme? Le véritable problème réside-t-il dans la langue d’enseignement ou se situerait-il ailleurs ? Est-ce à cause du français que notre université produit l’échec ? 

Certainement pas ! 

Le choix de la langue, c’est le détail qui voile l’ensemble. L’ensemble étant la massification de l’enseignement supérieur, le quantitatif au détriment du qualitatif, l’administratif au profit du scientifique et même du pédagogique, la formation des formateurs, l’inadaptation des contenus à enseigner au niveau réel des étudiants, le copier-coller des canevas de master, le phénomène du plagiat mal endigué, les rapports de pouvoir vs savoir au sein de l’université, la bureaucratie, la consécration de la médiocratie en système de gestion, la dévalorisation des compétences et la marginalisation des élites, la fuite des cerveaux, le problème d’orientation des étudiants, l’absence d’autres alternatives valorisantes de formation, etc. L’anglais est présenté aujourd’hui comme la solution aux problèmes d’une université aux abois. Même si l’ouverture aux langues autres que le français est un impératif, la qualité de l’enseignement dispensé à l’Université gagne à être pensée plus sérieusement, dans des conditions sociopolitiques sereines et apaisées, et par des spécialistes de la question, linguistes, didacticiens, sociologues et autres. 

 

Les étudiants subsahariens face à la réalité linguistique du pays…

Des enquêtes de terrain récentes, menées par nos mastérants à l’Université de Mostaganem, ont montré que le français est mal maitrisé par les jeunes enseignants dans certaines filières scientifiques (Bentabib 2019) (Kelouili 2019). Ceci entraine des problèmes de compréhension chez des publics francophones à l’instar des étudiants subsahariens que nous recevons chaque année. Ces jeunes enseignants recourent à l’arabe algérien en y mêlant le jargon de la spécialité, un jargon qui est adapté à la phonétique de l’arabe d’où les difficultés de compréhension que rencontrent les étudiants étrangers et même algériens en cours: « : les anciens parlent français et les profs qui viennent parfois de Belabbes, Oran, les profs des autres wilayas ou les nouveaux profs, les jeunes qui viennent de commencer l’enseignement sinon les anciens parlent beaucoup plus français. » (Propos recueillis par Bentabib 2019 : 37)

Les étudiants subsahariens se voient contraints de solliciter des cours d’arabe algérien auprès du Centre Intensif de l’Enseignement des Langues (CEIL) dans la mesure où c’est cette langue là qui est utilisée parfois en classe mais elle l’est surtout dans la vie de tous les jours, le français n’étant pas toujours maitrisée par l’ensemble de la population algérienne : « le arabe ici en Algérie c’est très différent, c’est arabe mélangé avec français, espagnol, donc c’est très très difficile parce que je ne comprends pas l’arabe général et il y a un autre arabe. » (Idem : 38).  Cette phrase d’un étudiant burkanabé, recueillie par notre étudiante, résume le décalage entre le profil linguistique officiel déclaré et le profil linguistique réel de l’Algérie : « avant de venir ici ; j’ai cherché sur internet quelle langue vous parlez en Algérie…j’ai trouvé arabe , français et tamazight , et donc mon père m’a ramené un enseignant ; traducteur de formation , il m’a appris l’arabe, une année avant mon arrivée , et quand je suis venu ici , personne ne parle l’arabe que j’ai appris  (rires) je pensais que c’était ça le tamazight , on m’a dit que c’est de l’arabe , dialecte algérien » (Propos recueillis par Kelouili, 2019 : 15).

 Le taux élevé d’échec en première année universitaire pourrait concerner et les étudiants algériens et les étudiants issus d’autres pays africains, ces derniers doivent pouvoir s’intégrer, pour quelques années, en contexte universitaire et ordinaire et ceci passe impérativement par les langues du quotidien, les langues algériennes (l’arabe algérien et les langues berbères) et le français.  


Les langues ne s’excluent pas, elles se complètent…

Pour terminer, je rappelle que les langues du Hirak ont dès le départ étaient l’arabe algérien, l’arabe institutionnel, le français, l’anglais, l’espagnol, les langues berbères etc. Toutes ces langues ont véhiculé une demande de changement pour des conditions de vie meilleures pour que cessent les drames humains en Algérie (Morsly 2019) (Elimam 2019) (Chachou 2019). Les langues servent également à ça, à impulser du changement et cela peut avoir un impact direct sur le quotidien des gens. La valeur symbolique des langues est aussi importante que leur valeur pragmatique. Seuls les esprits fanatiques et obscurantistes rejettent une langue parce qu’elle est vue comme langue du colonisateur oubliant au passage que la plupart des langues internationales sont des langues d’ex ou de présentes puissances coloniales et d’anciens conquérants. Le concept de langue coloniale est un concept idéologique. Le choix du plurilinguisme doit être envisagé dans une perspective positive et sous un angle additif et non soustractif. Les Algériens ont, depuis des millénaires, produit du savoir, scientifique et littéraire, dans plusieurs langues dont le berbère, le punique, le latin, l’arabe, le français. Très souvent, certaines de ces langues ont coexisté. Opposer des langues revient à opposer des locuteurs et donc des citoyens d’un même pays, il serait plus sage de dépassionnaliser le rapport aux langues pour y voir, de manière générale, des instruments au service de l’expression de la pensée. 

Bibliographie :