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18/10/2019 11h:19 CET | Actualisé 18/10/2019 11h:19 CET

La charrue avant les boeufs

"Au lieu de s’attaquer aux causes, on s’attelle pour gérer les conséquences".

Rafael Marchante / Reuters
Des enfants dans un bidonville de Casablanca.

SOCIÉTÉ - S’il est une belle expression dont nos responsables nous rabattent les oreilles depuis quelques temps, c’est bien: rationalisation des dépenses. Comment? Nos responsables ont enfin compris que les dépenses de l’État ne sont pas rationnelles? Nos responsables avouent enfin que l’argent public est gaspillé de manière non rationnelle?

On reste admiratif devant cette prise de conscience: quoi de mieux que ce qui est rationnel? Quoi de plus rentable, de plus fructueux que ce qui obéit à la raison et à la logique? Quoi de plus bénéfique pour un pays comme le nôtre que de rationaliser les dépenses et l’argent publics?

Certes, la belle expression “rationalisation des dépenses publiques” concerne essentiellement la loi de finance, le laisser-aller budgétaire que connaissent les différents ministères quant au parc automobile de service, la location des logements de fonction, l’accueil et l’hébergement des participants aux conférences nationales et internationales… mais l’on peut constater avec grand désespoir que le gaspillage de l’argent public est un mal qui contamine les communes urbaines et les conseils de villes dont les responsables ne font souvent preuve d’aucune rationalisation des dépenses.

Il serait vraiment long de donner des exemples d’une multitude de choses constatées dans les rues de nos villes, des choses qui en disent long sur “la rationalisation” en question: des lampadaires publics allumés en plein jour et pendant toute la journée, des bancs publics en bois, bois qui ne tient évidemment pas plus de six mois sous l’effet des pluies puis du soleil torride, des terrains gazonnés arrosés le matin et servant de parking le soir, des jardins publics coûtant des millions de dirhams devenus des déchèteries, de nombreux travaux réalisés dans les voies publiques, démolis puis réaménagés tous les deux ans, des avenues d’une dizaine ou d’une vingtaine de kilomètres bordées des deux côtés de palmiers dont chacun coûte, à ce qu’il paraît, quarante mille dirhams et ce, rien que pour donner une allure niçoise aux corniches de nos villes côtières…

Le dernier exemple en date, concernant le monde rural, un terrain de sport construit dans le lit d’un oued, projet irrationnel qui a été réalisé, qui a coûté des millions de dirhams, qui a malheureusement également coûté la vie à des citoyens en quête d’un peu de distraction, projet irrationnel et criminel qui va évidemment demeurer impuni comme tant d’autres.

Un autre bon exemple de cette “rationalisation des dépenses” nous a été sans doute donné en juillet dernier par le conseil de la plus grande ville du Maroc, Casablanca.

Avant de détailler cet exemple, je tiens à préciser que je n’ai aucune appartenance politique, que le présent article n’a nullement pour visée de critiquer, pour des raisons de rivalités entre partis politiques, le parti à la tête du conseil de la ville de Casablanca. Mes seules motivations: la logique, le rationalisme, mon attachement à mon pays et mon rêve de le voir fonctionnant selon le principe du rationalisme. 

En juillet dernier donc, le prestigieux conseil de cette ville qui dispose de l’un des plus gros budgets des conseils des villes marocaines présente son projet pilote qui consiste à investir chaque année vingt millions de dirhams pour protéger les Casablancais… des insectes, des rats et des animaux sans toit fixe.

Vingt millions de dirhams par an! Vingt millions de dirhams par an! Vingt millions de dirhams par an! On a du mal à réaliser cette somme!

Mais bon, si c’est pour protéger les Casablancais, ce n’est pas si grand que cela! Il y va de la santé de nos citoyens!

Le 10 juillet donc, ce conseil expose avec une grande fierté, devant la wilaya de Casablanca, tout l’attirail acheté. Les photos présentées par le conseil sont impressionnantes: un attirail digne des plus grandes métropoles mondiales.

21 véhicules utilitaires, 17 vélomoteurs électriques, un laboratoire doté d’équipements ultra modernes, des drones, 5 pulvérisateurs robotisés de grandes capacités… Sans parler des ressources humaines embauchées pour cette action et leurs honoraires!

Objectifs principaux: le traitement de plus de 120.000 bouches d’égout contre les rats et les rongeurs, le traitement de plus de 800 hectares de terres non construites contre les rats, les rongeurs et les reptiles, le traitement de 50.000 km de boulevards et de rues contre les insectes, la lutte contre les insectes dans les espaces verts, les plages et les places publiques, la lutte contre les larves d’insectes dans plus de 40 hectares de mares d’eau et de lacs, la capture de plus de 30.000 chiens et de plus 10.000 chats sans toit fixe, l’assainissement et la lutte contre les insectes et les rongeurs au niveau des établissements publics.

Interrogeons-nous et tentons de répondre:

  • Mais d’où viennent ces colonies de rats et de rongeurs dans les bouches des égouts? C’est que toutes les bouches des égouts sont encombrées de saletés et d’ordures tout au long de l’année et de surcroit, il n’y a aucune protection bien solide pour empêcher ces rats de sortir des égouts.

  • D’où viennent ces insectes qui envahissent 50.000 km de boulevards et de rues, les plages, les espaces publics dans notre capitale économique? Cela vient des tonnes de déchets et d’ordures ménagères qui jonchent, non les quartiers huppés, mais les quartiers populaires, les plus nombreux! Cela vient également des déchèteries à ciel ouvert dans les quartiers périphériques de Casablanca !

  • D’où vient ce grand nombre de chiens et de chats sans toit fixe que ces responsables massacrent (publiquement et dans les fourrières) depuis l’indépendance sans que cela règle le problème de façon définitive? Cela vient de l’absence d’une stratégie efficace et du programme rationnel, scientifique, civilisé et humain (TNR) qui consiste à capturer ces animaux, les faire vacciner, castrer, taguer puis les relâcher dans leur territoire comme cela se fait désormais dans les pays où les responsables rationalisent de manière effective les dépenses. Les tueries ne limitent pas la reproduction de ces pauvres créatures, seules la castration, la stérilisation et la vaccination sont à même de résoudre ce problème rationnellement et humainement.

  • D’où viennent ces mares qui sont des bassins de larves, d’insectes aquatiques et d’insectes volants? Des eaux de pluies amassées dans des terres basses que les responsables ne prennent pas la peine d’aspirer avant qu’elles ne deviennent des mares insalubres et dangereuses.

Rationalisons:

En expliquant les objectifs de son projet, le conseil de la ville de Casablanca n’est-il pas en train d’avouer indirectement son incompétence et son manque de rationalisme?

Au lieu de s’attaquer aux causes, on s’attelle pour gérer les conséquences. Il est clair que les concepteurs de ce projet ne savent pas que le rationalisme et la logique veulent qu’on lutte conte les causes d’un fléau pour l’éradiquer et non sur ses conséquences. Tant que les causes sont là, on aura beau effacer les conséquences, ce ne sera que momentané, et rebelote! Vingt millions de dirhams chaque année! Rationalisation!

Que le conseil de la ville de Casablanca résolve le grand problème des ordures ménagères dans le grand Casablanca, qu’il résolve le problème des égouts et des bouches d’égouts encombrées tout au long de l’année, qu’il résolve le problème des mares insalubres et des déchèteries, qu’il résolve de manière rationnelle et civilisée le problème des animaux sans toit fixe, qu’il résolve tous ces problèmes rationnellement et il verra alors que toutes les conséquences néfastes qui en découlent disparaîtront. Les causes et non les conséquences, mesdames et messieurs les responsables qui êtes à la tête d’un des plus gros budgets des conseils des villes. Un vieil adage dit: il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs!

Une dernière chose: ce “projet pilote” est basé en grande partie sur l’emploi de poison et de produits chimiques d’une grande toxicité (on a fait exprès de ne pas en parler lors de la présentation du projet), que ce soit pour éradiquer les rats, les insectes ou les chiens et chats sans toit fixe.

A-t-on pensé aux graves conséquences de ces produits sur les citoyens, l’environnement et sur les couches phréatiques? A-t-on pensé aux cadavres de rongeurs, d’oiseaux et d’animaux empoisonnés répandus dans les innombrables points où le poison sera déposé? Ces cadavres empoisonnés et décomposés ne constituent-ils pas un danger pour les citoyens?

Rationalisation des dépenses publiques!